Association Pollens

Séance du 8 octobre 2003

 

L’amélioration des conditions de travail :

une priorité politique ?

 

 

 

Le débat actuel sur la notion de pénibilité et sur les conditions de travail en général est lié au problème de réforme du système de retraites. En effet comment dissocier une réflexion sur l’âge du départ en retraite, sur le montant des cotisations et des pensions, d’une réflexion sur l’organisation actuelle du travail et ses conséquences sur la santé et le bien-être des travailleurs ? Pourtant s’il semble logique de prendre en compte « l’usure » réelle des travailleurs dans le découpage des « cycles de vie » (formation – vie active – retraite), la revalorisation des pensions des salariés les plus exposés – ou la possibilité de départ anticipé -  sont loin d’être les seules réponses politiques possibles à la question de la pénibilité du travail. De fait, on peut se demander si ces « aménagements » de retraite (multiplication des systèmes de pré-retraite depuis dix ans) n’ont pas eu pour conséquence de substituer une logique réparatrice à une logique de prévention : le raccourcissement de la vie active n’est-t-il pas un moyen de faire l’économie d’une réflexion sur la possibilité et sur les moyens de réduire la pénibilité et d’améliorer les conditions de travail ?

 

L’interrogation sur la prise en compte politique des conditions de travail dépasse le strict cadre des négociations sur les retraites. Elle pose différentes questions :

 

1)      où se situe le seuil de pénibilité au travail ? quels sont les critères susceptibles de qualifier telles ou telles conditions de travail de « mauvaises » ? Alors que l’on constate une amélioration globale des conditions de travail depuis le début de l’ère industrielle (diminution des risques grâce à l’élaboration de normes et de politiques préventives, législation sur les cadences et la durée de travail…) comment répondre au sentiment généralisé dans la population d’une augmentation de la pénibilité au travail ?

 

2)      quelle politique mettre en place pour résoudre ou compenser ce problème ? quels sont les instruments disponibles pour évaluer et objectiver les conditions de travail ? quelle est l’efficacité respective de la législation nationale et des conventions collectives pour répondre aux besoins de chaque entreprise et de chaque travailleur ? Le problème peut-il être réglé par la multiplication des normes (de sécurité, d’exercice de l’activité…) ou par une modification radicale de l’organisation générale du travail (régie par les impératifs de flexibilité et de productivité) ? Pourquoi la voie conventionnelle devrait-elle être privilégiée ? Les partenaires sociaux sont-ils les mieux placés pour l’appréciation de la situation, ou cela relève-t-il de la responsabilité collective ?

 

3)      l’amélioration des conditions de travail doit-elle être une priorité politique ? Quelles sont les implications réelles des aménagements nécessaires à l’amélioration des conditions de travail (le remplacement de matériel, la modification de l’organisation particulière de l’entreprise) sur le pouvoir d’embauche de l’entreprise ? La lutte contre la pénibilité est-elle un réel « frein à l’emploi » : peut-on justifier l’absence d’investissement patronal dans l’amélioration des conditions de travail par le coût consécutif sur les capacités d’embauches de l’entreprise ? Les travailleurs comme obstacles à l’amélioration des conditions de travail ? Dans une situation d’embauche difficile et de stagnation de salaires, où va réellement la préférence des travailleurs entre pénibilité et chômage ?

 

4)      qui doit payer le coût des conditions de travail : la solidarité nationale (financement par l’impôt), la solidarité interprofessionnelle (financement par l’ensemble des salariés tous secteurs confondus), la solidarité professionnelle (financement par une même branches des contraintes propres à son activité) ? les chefs d’entreprises ou les employés ? L’indemnisation de victimes d’accidents ou de maladies professionnelles, le départ anticipé des travailleurs vieillissant plus exposés et plus susceptibles d’entraver la production et de mettre en danger la collectivité ou le financement d’une modification des conditions d’activités (changement de matériel, aménagement des horaires) relèvent-ils de la sphère privée d’entreprises individuelles libres de leur investissement ou de la sphère commune de l’organisation collective et de la santé publique (mise en danger de la collectivité par les négligences dues à la tension, à la souffrance au travail et à son intensification) ?

 

 

Le dossier comportera donc :

-         un panorama des conditions de travail actuelles et de leurs moyens d’objectivation (I)

-         un point rapide sur l’intégration de cette question à celle de la négociation des retraites (II)

 

 

 

Pour approfondissement nous renvoyons aux textes et sites Internet suivants :

 

- M.Gollac et S.Volkoff, Les conditions de travail, Collection Repères, La découverte, 2000

- C. Baudelot et M. Gollac, Travailler pour être heureux ?, Fayard, 2003

- Y. Struillou, Pénibilité et retraite, Rapport remis au Conseil d’orientation des retraites, avril

2003 (disponible sur le site du COR in « Rapports d’experts » : www.cor-retraites.fr/IMG/pdf/doc-279.pdf)

- M. Lallement, Temps, travail et modes de vie, PUF, 2003

- C. Lobry, Droit du travail et sécurité sociale, Ed Chiron, 2003

 

- site de l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail : www.anact.fr

- site de l’Agence Régionale Ile-de-France pour l’Amélioration des Conditions de Travail :      www.anact.fr/aract/idf

- site du Conseil d’Orientation des Retraites : www.cor-retraites.fr

- site du Ministère du travail : www.travail.gouv.fr

 

 

 

 


I] Qu’appelle-t-on la pénibilité du travail ?

 

 

1)     Une amélioration des conditions de travail sur le long terme…

 

 

La diminution de la pénibilité se mesure au moyen de trois indicateurs principaux : l’espérance de vie, la déclaration des accidents du travail, la reconnaissance des maladies professionnelles, et de leurs paramètres annexes : les avis d’inaptitude émis par les médecins du travail, les décisions d’octroi des pensions d’invalidité, des études épidémiologiques…

 

Si un bref aperçu statistique permet de faire rapidement l’état des lieux, il reste néanmoins soumis aux phénomènes de sous-déclaration des atteintes physiques, aux problèmes dus au délais de latence des troubles et à l’intrication des facteurs internes et externes au travail.

 

a)      L’espérance de vie

 

L’évolution technique (la mise au point de méthodes efficaces de protection des travailleurs, de transport de charges, l’automatisation…) mais aussi l’évolution économique et sociale entraînant la disparition de certains métiers particulièrement pénibles et la législation sur la durée et les conditions d’activité expliquent la moindre usure physique des travailleurs.

 

Possibilité d’atteindre l’âge de 60 ans :

 

1970

1990

2000

93%

95%

96%

 

 

b)      Qu’est-ce qu’un accident du travail ?

 

 

« Est considéré comme accident du travail, quelle qu’en soit la cause, l’accident survenu par le fait ou à l’occasion du travail à toute personne salariée ou travaillant à quelque titre ou en quelque lieu que ce soit, pour un ou plusieurs employeurs ou chefs d’entreprise »

(article L.411-1 du Code de la Sécurité sociale)

 

 

Baisse du nombre d’accidents de travail :

 

 

1992

2000

Nb d’accidents avec arrêt de travail

750.000

743.5000

Nb d’accidents graves

62.000

48.000

Nb de décès

1.024

730

Source : Conseil supérieur des risques professionnels (rapport 2001)

 

 

Pour qu’un accident soit considéré comme accident du travail il faut que les lésions corporelles soient constatées (fractures, cicatrices, insolations, asphyxies, surdité…) et soudaines (les infections microbiennes sont exclues de ce champ), et que l’accident survienne par le fait ou à l’occasion du travail, ce qui implique que l’accident se produise aux lieux (y compris les cantines) et temps de travail (pendant l’horaire habituel, les pauses et temps de présence extérieure/supplémentaire).

Ce sont les Caisses Primaires d’Assurance Maladie (CPAM) qui reconnaissent tel accident comme « accident du travail » et qui versent les indemnités journalières perçues par le salarié pendant la durée de son arrêt de travail, les prestations de soins médicaux et une  rente substantielle si à la fin du traitement le salarié reste atteint de lésions entraînant un état d’incapacité permanente partielle ou totale.

 

La loi du 9 avril 1898 a ainsi introduit une modification essentielle dans les rapports entre travailleurs, employeurs et communauté civile : en réduisant les pouvoirs du juge (précédemment les accidentés n’obtenaient réparation qu’après un passage en justice) la société s’organise comme un vaste système d’assurance où la collectivité assure le coût des conséquences d’une organisation professionnelle certes en partie collective (organisation globale du marché, normes nationales de sécurité…), mais aussi particulière (la réalité des conditions de travail reste propre à chaque entreprise).

 

 

c)       Les maladies professionnelles

 

 

 

1991

1995

1999

2000

2001

Maladies professionnelles déclarées reconnues

7.500

11.300

24.177

29.970

39.750

dont affections péri-articulaires, lombalgies, dorsalgies…TMS

3.868

6.772

17.453

 

 

Source : Conseil supérieur des risques professionnels (rapport 2001)

 

 

Ces chiffres traduisent une meilleure prise en compte des pathologies d’origine professionnelle (notamment les troubles musculo-squelettiques (TMS). Cet élargissement de la liste des maladies reconnues (code de la Sécurité sociale) est indissociable du changement de perception de la pénibilité par les salariés. La notion de pénibilité englobe à la fois une composante objectivable et une composante liée à la perception par les intéressés de la pénibilité de leur travail.

 

La notion de « maladie professionnelle » excepte les troubles infra-pathologiques non répertoriés - troubles du sommeil, stress, douleurs musculaires, fatigue nerveuse - mais de plus en plus difficiles à supporter pour les travailleurs.

 

 

2)     ….mais une persistance et une diffusion des situations de travail pénible sur le court terme.

 

a)      Définir la pénibilité

 

Les différentes études sociologiques menées sur les conditions de travail depuis les années 90, recensent trois types de pénibilité (def. Enquête « Conditions de travail » de la DARES 1998) :

 

1)      efforts physiques : contraintes posturales, manutention manuelle de charges, contraintes articulaires, position debout plus de 20h par semaine, position à genoux ou accroupie, machines outils vibrant communiquant des vibrations aux membres supérieurs….

 

2)      environnement « agressif » : exposition au froid/chaud, intempéries, bruits, produits toxiques…

 

3)      pénibilité psychologique : rythmes de travail, travail de nuit, horaires alternants, travail à la chaîne, gestes répétitifs à cadence élevée, tension avec la hiérarchie, les collègues, la clientèle, peur de perdre son emploi…

 

On peut immédiatement donner quelques éléments de distinction entre ces différentes sources de pénibilité : les nuisances inhérentes à une activité (par exemple le travail de nuit perturbe le sommeil) et celles qui sont évitables (l’exposition au bruit peut être sans conséquence si le travailleur utilise des protections adaptées et si le temps d’exposition est relativement court), les nuisances issues du type d’activité ( le BTP implique de travailler dans des positions instables et « à risques ») et celles qui viennent de l’organisation du travail (des contraintes de flexibilité augmentant le rythme de l’activité et réduisant le temps d’adaptation des travailleurs à leur tâche)

 

Bien qu’à des degrés différents toutes les catégories professionnelles sont exposées :

Le nombre de salariés concernés par les efforts physiques ou les risques a très fortement augmenté dans les années 80, puis moins rapidement dans les années 90. De plus les travailleurs déclarent toujours plus le cumul de ces pénibilités : 38 % d’entre eux évoquent au moins trois types d’efforts en 1998, alors qu’ils n’étaient que 16 % en 1984 ; pour les risques la progression est de 25 % à 40 %. Si les ouvriers restent les plus concernés par les pénibilités physiques, les salariés des bureaux, employés, professions intermédiaires ou cadres citent au moins un effort physique et un risque (posture pénible, expositions aux accidents de la circulation…), ainsi que plusieurs pénibilités psychologiques (soumission extrême à la hiérarchie, trop de pression, durée excessive de travail…).

 

 

b)      Comment comprendre cette dégradation des conditions de travail ?

 

 

1)      un changement de perception individuelle des risques et facteurs de pénibilité

Dans le monde hospitalier par exemple, le déplacement des malades est désormais perçu et déclaré comme une pénibilité physique :  « le port de charges lourdes » ; de même dans le milieu scolaire l’exposition à une population jeune potentiellement porteuse d’infections microbiennes est désormais considéré comme un risque professionnel.

Ceci s’explique en partie par la prise de conscience individuelle des risques sanitaires de manière générale et par l’écart croissant entre l’augmentation notable du confort individuel privé et la réalité des conditions de travail.

 

2)      une modification de l’organisation globale du travail

Réduction et éclatement du temps de travail : RTT, multiplication des temps partiels imposant souvent des conditions de travail contraignantes (impossibilité de s’absenter pendant le travail, mobilisation pendant le WE, horaires morcelés, imprévisibles..), impératifs de flexibilité entraînant des horaires atypiques (travail de nuit), instables (connaissance de son planning moins d’une semaine à l’avance)

 

3)      une intensification d’un temps de travail réduit

La baisse de la durée hebdomadaire moyenne du travail s’est accompagnée d’une intensification des rythmes d’activité. Celle-ci est constituée par un cumul de contraintes : devoir répondre à la demande du client tout en respectant des délais serrés, subir les contrôles fréquents de la hiérarchie, dépendre du rythme de travail de ses collègues. De plus, une tendance générale à l’autonomisation croissante des salariés se dessine depuis le début des années 90. Or cette augmentation de la marge de manœuvre individuelle – les salariés sont de plus en plus nombreux à ne recevoir de consignes que sur les objectifs du travail et les normes de qualité à respecter, tout en étant libre des moyens à mettre en place – est source de nombreuses tensions et « charges mentales » supplémentaires : exigence de vigilance car accentuation de sa responsabilité individuelle, multiplication de la diversité des tâches à effectuer car il appartient à chacun de s’organiser seul, détresse supérieure lors d’un incident…

 

c)      Les « professionnels des conditions de travail »

 

On peut relever trois types d’actions et d’acteurs intervenant dans la détermination des conditions de travail :

 

1)      la réglementation 

 

- les lois du travail sont rassemblées dans le Code du travail (règles précises concernant les conditions de travail : aération, éclairage, chauffage, bruit ; règles de sécurité…), les textes concernant la Sécurité sociale et la mutualité dans le Code de la sécurité sociale (liste des maladies professionnelles…)

- les conventions collectives sont conclues entre une ou plusieurs organisations syndicales représentatives de salariés et une ou plusieurs organisations syndicales d’employeurs ou les employeurs pris individuellement, elles peuvent déroger à la loi si elles améliorent les conditions des salariés (la loi fixe les conditions minimales, les conventions apportent des avantages supplémentaires), elles adaptent les dispositions légales aux situations particulières d’une entreprise ou d’une profession. Elles ne sont jamais interprofessionnelles, elles sont généralement conclues au niveau des principales branches : convention collective de la chimie, des entreprises de pompes funèbres, convention collective du théâtre…

- les accords interprofessionnels sont conclus de la même manière que les conventions collectives, mais s’appliquent à toutes les professions (expl : accord national interprofessionnel sur l’indemnisation des travailleurs privés d’emploi, sur la retraite des salariés ayant cotisés 40 ans avant l’âge de 60 ans…)

 

2)      le contrôle 

 

- les inspecteurs du travail ont le droit d’entrer dans les entreprises, et de se faire communiquer tous les registres ou documents prévus par la réglementation, ils vérifient la conformité du règlement intérieur avec la législation et exigent le cas échéant la suppression des clauses illicites. Ils disposent de plusieurs moyens de pression sur les employeurs : la notification d’une observation, la mise en demeure, le procès-verbal et la saisine du juge des référés.

- les Comités d’Hygiène et de Sécurité et des Conditions de Travail (CHS-CT) (constitués de représentant professionnels, d’inspecteurs du travail, de médecins du travail, d’agents des CRAM) veillent à l’observation des règles législatives et réglementaires, analysent les risques professionnels, procèdent à des enquêtes et à des inspections et exercent leur droit d’alerte pour danger grave et imminent

- les médecins du travail assurent les visites d’embauche et les visites périodiques, ils assurent aussi la surveillance des conditions d’hygiène du travail, des risques de contagion et de l’état de santé des travailleurs notamment à travers la rédaction de rapports annuels destinés à l’Inspection du travail et au comité d’entreprise

- les Caisses Régionales d’assurance maladie (CRAM) jouent un rôle important en matière de prévention et disposent de pouvoir étendus pour contraindre les employeurs à prendre toute mesure justifiée de prévention

 

3)      l’expertise 

 

- l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) a pour objectif de faire connaître les expériences et réalisations des entreprises en matière d’amélioration des conditions de travail (organisation du temps de travail, participation des salariés, environnement physique des travailleurs…)

 

4)      Problèmes posés

 

Tout en étant des instruments essentiels à l’amélioration des conditions des travail, le fonctionnement global et individuel de ces structures pose un certain nombre de problèmes :

 

- modestie des effectifs de l’Inspections du travail (500 inspecteurs et 1000 contrôleurs pour près d’1 million d’établissements employant des salariés, 1 procès-verbal dressé pour 100 infractions constatées…), inégalité dans la répartition des médecins du travail : le ratio nombre de salariés/nombre de médecins varie de 1500 à 3000 entre les grandes entreprises et les PME

 

- ambiguïté du rôle des médecins du travail : traditionnellement leur fonction était de déterminer l’aptitude des travailleurs à effectuer leur tâche (tenir son poste sans risque excessif pour soi-même et ses collègues), actuellement leur rôle est également d’alimenter le débat social sur les conditions de travail au sein de l’entreprise, ce qui présente deux difficultés : la question de la formation de ces praticiens par rapport aux exigences de prise en compte de la diversité des types de pénibilité et celle de la place de l’avis médical dans la refonte nécessaire de l’organisation du travail (question de l’indépendance de leur pratique)

 

- problèmes d’exercice des inspecteurs du travail de plus en plus confrontés à un « affaiblissement de la norme étatique » : « textes législatifs et réglementaires jugés trop rigides et impropres à satisfaire le besoin d’adaptation des entreprises, méfiance de principe à l’égard de l’Etat, revendication du droit à l’expérimentation ou à l’autonomie, émergence de négociations dites « donnant, donnant », incapacité de la puissance publique à réguler des pratiques d’entreprises… »(propos d’un inspecteur du travail rapporté par M. Gollac et S. Volkoff dans Les conditions de travail). Si la fixation de normes est nécessaire, elle a l’inconvénient de s’adapter plus difficilement au terrain, ce que permet la négociation, tout en impliquant des acteurs au pouvoir inégal.

 

3) Quelques éléments de réflexion pour hiérarchiser les facteurs de pénibilité et définir une réponse politique appropriée : 

 

 

a) Une approche du « bonheur au travail »

 

L’enquête réalisée entre 1996 et 1999 par C. Baudelot et M. Gollac sur les relations entre bonheur et travail auprès d’un échantillon représentatif de la population – environ 6000 personnes, nous donne des éléments importants pour jauger le rôle joué par de mauvaises conditions de travail dans le sentiment de bonheur au travail.

 

Les rapports subjectifs au travail peuvent être de trois types : le bonheur (on ne se refuse pas à employer le terme de « passion » pour qualifier son travail, on souhaite que ses enfants exerce le même type de profession…), le malheur (on se considère comme exploité, dépassé, socialement dévalorisé…) et le retrait (on ne trouve aucune satisfaction particulière dans son travail, mais sans en souffrir). Or il n’existe pas de rapport direct entre pénibilité psychologique et même physique et souffrance au travail. Les mêmes conditions de travail contraignantes (un rythme d’activité élevé, des horaires instables, l’exposition aux intempéries…) peuvent être sources de malheur, comme de bonheur au travail. De fait le sentiment de reconnaissance de son travail et la capacité donnée au salarié de s’y investir pleinement sont les causes véritables du bonheur au travail. Une forte pression, des horaires instables et envahissants ou une importante prise de risques individuelle n’empêchent nullement le travailleur d’être heureux lorsque son travail est gratifié et qu’il dispose de la marge de manœuvre et de l’autonomie nécessaires pour gérer authentiquement ces contraintes (ce sont même des causes notables de valorisation de son activité). Par contre une forte pression associée à une faible autonomie, au sentiment d’imposition des contraintes de travail et l’absence de perspectives professionnelles sont sources de souffrance.

 

Indissociable des conditions réelles qui la produisent (l’ensemble des pénibilité physiques et psychologiques précédemment objectivées), la souffrance au travail peut ainsi se résumer comme « une pression subie et non intériorisée ». Elle ne résulterait pas d’une condition commune à de larges groupes, mais de situations individuelles ne trouvant pas aisément de formulation collective. Il importe donc de déterminer des outils efficaces de lutte pour l’amélioration des conditions de travail qui prennent en compte cette dimension individuelle et la transforment en cause collective.

 

 

b) Le salaire joue-t-il son rôle de compensation des mauvaises/insatisfaisantes conditions de travail ?

 

L’enquête menée par C. Baudelot et M. Gollac répond par la négative à cette question : les mauvaises conditions de travail ne sont pas compensées financièrement autant que la plupart des gens concernés l’estimeraient juste  (interprétation des réponses apportées à la question : « Compte tenu de votre travail, diriez-vous que vous êtes bien payé, normalement payé ou mal payé » en fonction des contraintes du travail et des « qualités » des travailleurs : âge, niveau de diplôme, expérience professionnelle…).

 

 

 

 

Variation réelle des salaires en fonction des conditions de travail :

En France seules certaines conditions de travail spécifiques entraînent des suppléments de rémunération : l’exposition aux pénibilités très objectivées et réglementées (le travail de nuit, le travail en équipe alternante : 3x8…) permet d’être un peu mieux payé, l’exposition aux pénibilités moins instituées et plus difficiles à évaluer et à mesurer ( le froid, la manipulation de charges lourdes, une extrême vigilance au travail…) ne génère pas de rémunération supplémentaire

 

 

Sentiment individuel des travailleurs sur le rapport pénibilité de leur travail/rémunération :

 

Type de pénibilité

 

Le salaire compense-t-il ?

hommes

femmes

Inhalations dangereuses

oui

-

Tension nerveuse

+ ou -

non

Postures fatigantes

+ ou -

non

Périodes où rythme élevé de travail

non

+ ou -

Travail à horaires variables (3x8, 2x8)

oui

oui

Travail de nuit

oui

oui

Contrat de travail à durée déterminée (stagiaire, apprenti intérimaire, CDD)

oui

non

(tableau réalisé à partir du chapitre 12 de Travailler pour être heureux)

 

 

c) La prise en compte « du travail comme activité »

 

Trouver des instruments politiques et des outils intellectuels satisfaisants pour parvenir à une juste évaluation de la réalité des conditions de travail est au cœur des préoccupations actuelles des acteurs du monde du travail.

 

Il s’agit de mettre en place un « réseau de vigilance » pour surveiller l’activité réelle des entreprises, or l’amélioration des conditions de travail doit-elle passer par la multiplication des normes ou par une redéfinition des tâches ?

L’élaboration de méthodes normatives et de cotations (normes de nuisances sonores, de charges supportables, temps de travail maximal par poste à la chaîne…) à partir des capacités humaines (seuil de tolérance) s’en prendre en compte l’activité elle-même est-elle efficace ? De fait, il existe de profondes différences entre la « tâche » prescrite à l’employé par la définition de son poste et « l’activité » réellement exercée. A tout instant l’homme ou la femme au travail observe (des objets, des documents, des écrans, des signaux, le comportement d’autres personnes), écoute (des sons, des paroles), choisit et prépare ses actes (gestes, déplacements, consultations d’informations), les effectue, éventuellement modifie « en temps réel » leur exécution compte tenu d’évènements en cours. Les contraintes temporelles de son activité sont partiellement imprévisibles et essentiellement variables (doit aussi être prise en compte la manière dont la personne gère ces contraintes, les anticipe et intègre ses propres préoccupations : préserver sa santé et sa sécurité). Il est donc très difficile de définir a priori de bonnes conditions de travail – ou du moins des conditions acceptables – sans intégrer la diversité des individus et des situations. Un siège ergonomique a peu d’utilité si la précision de l’action de l’ouvrière l’oblige à s’écarter constamment du dossier. La réflexion actuelle sur les conditions de travail – et ses solutions politiques - doit se fonder sur une redéfinition de l’activité professionnelle et doit être au plus proche du fonction réel des entreprises poste par poste.

 

Cette réflexion sur la notion d’activité remplaçant celle de tâche est à rapprocher d’un renouvellement d’approche méthodologique que l’on constate chez les inspecteurs du travail, les médecins du travail, les membres du réseau ARACT et les ingénieurs des CPAM : la volonté d’une approche décentralisée au niveau des branches d’activités et des entreprises. Il s’agirait de déconnecter la pénibilité des types de professions et de repenser des moyens de prévention ou de compensation en fonction des trois sortes de pénibilité et non des secteurs d’activité.

 

 

d) Deux critères possibles pour évaluation du seuil de pénibilité : l’espérance de vie sans incapacité ou l’espérance de vie brute ?

 

Au sein de la réflexion actuelle sur l’intégration de la pénibilité à la réforme des retraites, émergent deux critères différents. Selon l’un ou l’autre, la liste des facteurs de pénibilité est susceptible de varier. Il s’agit de savoir si l’idéal de l’organisation du travail doit être de garantir la simple espérance de vie des travailleurs ou une espérance de vie sans incapacité.

Dans le premier cas on néglige par exemple les troubles musculo-squelettiques (TMS) qui ne réduisent pas l’espérance de vie mais peuvent fortement handicaper ceux qui en sont victimes, on ne prend en compte que les pathologies d’origine professionnelle qui affectent gravement et de manière irréversible l’appareil locomoteur, respiratoire, cardio-vasculaire, neurologique. Dans le second, on privilégie un idéal de justice sociale refusant toute inégalité dans le bien-être professionnel et post-professionnel.

Traiter des conditions de travail implique ainsi de définir ce qui est ou non inacceptable en fonction d’un projet de société et du coût des aménagements nécessaires.

 

 

II] Pénibilité et retraites 

 

1)     La situation actuelle

 

a)      Les dispositifs existant :

 

Deux types de dispositifs conçus pour tenir compte de la pénibilité sectorielle, ils peuvent être sectoriels ou à vocation générale :

 

-         dispositif spécifique : le congé de fin d’activité des conducteurs routiers de marchandises (protocole d’accord nov. 1996 et accord mars 1997) : ce congé est ouvert aux conducteurs routiers d’au moins 55 ans et ayant conduit pendant au moins 25 ans un véhicule lourd de plus de 3,5 tonnes. Le dispositif est financé par une contribution des employeurs et des salariés, ainsi que par une participation de l’Etat qui prend en charge 80 % de l’allocation versée aux salariés de plus de, ainsi que les cotisations sociales des assurances maladies et vieillesse (un fonds de gestion a été institué). Ce dispositif a été étendu aux transporteurs de fonds, et au transport routier de voyageurs.

Peuvent aussi être classés dans cette catégorie le dispositif de l’allocation de cessation d’activité versée aux salariés et anciens salariés des établissements de fabrication de l’amiante, et le système de préretraite agricole

 

-         dispositif non sectoriel : le « dispositif de cessation anticipée d’activité de travailleurs salariés » (CATS) ayant travaillés dans conditions pénibles (mise en place : février 2000), il concerne actuellement 30.000 personnes, soit 1,5 % des 2 millions de salariés ayant actuellement plus de 55 ans. Il est financé à la fois par l’entreprise (en fonction des accords de branche) et par l’Etat. La pénibilité qu’il prend en compte est pour l’essentiel classique et industrielle.

 

-         autres dispositifs : l’Allocation Spéciale du Fonds National de l’Emploi, le dispositif du FNE des préretraites progressives, l’allocation pour le remplacement d’emploi, les assurances invalidité et les pensions vieillesse ; remarque importante : la prise en compte de la pénibilité dans la fonction publique (civile d’Etat, hospitalière ou territoriale) est strictement fondée sur l’appartenance du travail pendant une durée donnée à l’un de ces trois corps indépendamment de la durée d’exposition à un risque (exemple : pour un pompier, les années en administration comptent autant que années d’exercice)

 

 

b)      L’état actuel de la législation :

 

Article 12 de Loi sur la réforme des retraites : négociation sur la pénibilité et l’emploi des personnes âgées

(JO n°193 du 22 août 2003, disponible sur le site : www.legifrance.gouv.fr

 

 

Cet article pose le principe d’une incitation des partenaires sociaux à engager une négociation nationale interprofessionnelle sur la définition et la prise en compte de la pénibilité. Cette négociation devra se faire par branche professionnelle, au moins tous les trois ans à compter de la fin de la négociation interprofessionnelle sur la pénibilité, les conditions de travail et la gestion prévisionnelle des emplois et compétences des salariés âgés. Un bilan de ces négociations sera établi par la commission nationale de la négociation collective.

 

2)     Faut-il prendre en compte la pénibilité dans le calcul des retraites ?

 

Synthèse des arguments favorables et défavorables à la reconnaissance de cette logique compensatoire (ces arguments sont de force inégale et sont recensés comme tels) :

 

1)      Prendre en compte la pénibilité dans le calcul général des retraites est un élément majeur de justice et d’égalité sociale, car :

 

-         la pénibilité du travail a des impacts réels sur l’espérance de vie (avec ou sans incapacité)

-         prendre en compte les types de pénibilité indépendamment du secteur professionnel concerné permet de compenser l’hétérogénéité des branches professionnelles quant à leur capacité de négociation conventionnelle ; cela serait une solution aux « trous conventionnels » encore existants

-         c’est un moyen de réparer les manques de la législation sur les accidents du travail ou les maladies professionnelles, laquelle a beaucoup de mal à prendre en compte les inflexions pathologiques lorsqu’elles interviennent après la cessation d’activité

 

2)      Prendre en compte la pénibilité dans le calcul général des retraites ne fait qu’accentuer l’inégalité sociale devant le travail, car :

 

-         en substituant une logique compensatrice à une logique préventive on ne règle pas le problème de la pénibilité, et on freine son amélioration

-         dans cette logique ne sont pris en compte que les travailleurs vieillissants, loin d’être les seuls exposés ; de plus on leur enlève la possibilité de poursuivre une activité professionnelle (par la généralisation des départs anticipés de retraites), ce que l’on peut éviter en donnant la priorité à l’aménagement des postes de travail, et à la formation professionnelle  continue

-         le coût important d’une telle prise en compte est trop lourd pour la collectivité comme pour les entreprises. En faisant reposer sur l’ensemble des travailleurs le coût des activités ou négligences de certaines entreprises, on introduit une source d’inégalité (les uns payant sans rien recevoir). Les dispositifs actuels concernant la longue maladie et l’invalidité, ainsi que certains systèmes de préretraite ne sont-ils pas suffisants ? De plus, on risque un élargissement excessif de la notion de pénibilité - la tendance actuelle le confirmant

-         la prise en compte de l’un des deux critères « espérance de vie » ou « espérance de vie sans incapacité » introduit nécessairement une différence entre hommes et femmes, ainsi qu’entre les différents secteurs d’activité professionnelle

-         en fixant une durée minimale d’exposition au risque donnant droit à une retraire anticipée ou à une majoration des pensions ne risque-t-on pas d’inciter l’employeur à prolonger dangereusement cette exposition ou au contraire à licencier avant la durée minimale afin de ne pas avoir à payer le « coût retraite » de la pénibilité ? quelle adaptation possible à la particularité de chaque travailleur ?

 

 

 

 

 

Dossier réalisé par Julia Carrer et Florian Escudié

Septembre 2003