La Question des Sectes en France

Mercredi 12 novembre 2003

 

 

Le dossier

L’essentiel

-         La constitution du problème des sectes en France, depuis 1970

-         Une annexe (extraits du rapport Les sectes en France, Gest A., Guyard J., La documentation française, 1996 ; Extraits de la loi dite « About – Picard de  juin 2001)

 

Articles de Presse :

-         Willaime J.-P., Un mode du religieux, Le Monde de l’éducation, Avril 1998

-         Ternisien X., Enquête sur les dérives ectaires au sein de l’Eglise catholique, 28.01.2001

-         Licht D., Les sectes hors-la-loi à l’assemblée, 31.05.2001

-         Tincq H., Où passe la frontière entre une secte et une religion, Le Monde, 30.06.2001

-         Veillard J., entretien avec Janine Tavernier, Novembre 2001

 

A voir aussi :

-         Le site de L’UNADFI : www.unadfi.org

-         Le dossier « secte » du réseau Voltaire : www.reseauvoltaire.net

-         Le site de « Balise de Paix », opposant aux actions de l’UNADFI et de la MILS : www.membres.lycos.fr/balisedepaix

-         Le site de l’association Vigi-secte : www.vigi-secte.org (la question des sectes d’un point de vue chrétien)

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La constitution du problème des sectes

en France depuis 1970

 

 

            La loi dite « About – Picard » du 12.06.2001 « tendant à renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales » apparaît comme l’apogée, en France, de la lutte contre les sectes. Votée à l’unanimité à l’Assemblée, elle traduit un sentiment très largement partagé au sein de la société française : l’Etat doit se donner les moyens d’agir efficacement contre des groupes ou des personnes à propos desquels il est admis qu’ils présentent des dangers pour les individus, pour l’ordre public voire pour la société dans son ensemble. Sans préjuger ici ni de la légitimité des mesures prises, ni même de celle des représentations en jeu, il nous semble particulièrement éclairant de décrire et d’analyser la genèse de ce quasi-consensus. La lutte contre les sectes –qui n’est que le pendant le plus abouti de la vigilance générale à l’endroit de ce que l’on considère comme tel-  n’a en effet pas pris la même forme ni été mené avec la même intensité au cours des trois dernières décennies. Le terme ‘secte’ ne réfère pas non plus à des caractéristiques intangibles. Il n’a d’ailleurs pas toujours véhiculé cette charge négative qui le fait agir actuellement comme un puissant stigmate.

 

La méthode employée ici, qui relève du constructionnisme, appelle une double remarque. D’abord, il est devenu commun d’évoquer, pour désigner un phénomène, une manière de penser, etc., sa « construction sociale ». Afin de conserver un sens précis à cette notion, une précision s’impose. Par là, on entend l’autonomisation d’un objet (théorique) doté d’une certaine unité, qui n’a sous sa forme actuelle rien de nécessaire. Par ailleurs, chercher à mettre en évidence les fondements sociaux de ce qui apparaît comme un problème à un moment donné ne peut en aucun cas s’apparenter, en soi, à une remise en cause de la manière dont il est appréhendé, ni même à une euphémisation des sentiments forts qui animent les agents impliqués. Il s’agit bien plus de chercher les raisons qui font qu’à un moment donné, ce problème s’est posé, et dans des termes particuliers.

 

Ainsi, alors même que le nombre d’ « adeptes » est considéré comme stagnant durant cette période, le nombre de plaintes en France relatives aux activités des « sectes » est passé de 15 en 1983 à 260 en 1999. Cela peut être le signe d’une plus grande activité illégale des groupes tombant sous ces chefs d’accusation, mais aussi un changement dans la manière de percevoir certaines activités –qui sont désormais problématiques voire réprouvées, et d’une moindre tolérance à leur égard. Autrement dit, il convient de regarder ce qui pose problème à un moment donné, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

S’intéresser à la transformation d’un problème en un problème social -c’est à dire à sa généralisation et surtout à sa reconnaissance- permet tout à la fois de rompre avec les définitions socialement admises d’un phénomène sans pour autant perdre de vue l’influence qu’elles jouent à chaque instant dans la manière dont il est appréhendé. Dans le cas des sectes,

dont la définition est un enjeu de luttes qui structure le débat, la compréhension de la genèse du problème et des prises de positions des groupes impliqués passe par la saisie simultanée des faits et de la lecture qui en a été faite par les agents. En attirant l’attention sur les évolutions de sens des concepts comme des termes dans lesquels le débat est posé selon les périodes, on espère ainsi mettre en lumière les positions des différents agents, les rapports de force existants entre eux, et leur influence respective.

 

 

 

 

 

 

 

L’implantation de nouveaux groupes

 

 

Des rites et des pratiques qui dénotent

 

Jusque là employé par une Église reconnue et institutionnalisée (au moins par l’effet du temps) pour qualifier des groupes schismatiques, le terme « secte » est rapidement employé pour désigner des groupes arrivés récemment sur le territoire national, et qui dénotent dans le paysage socioculturel de l’époque. Qu’ils se réfèrent, de manière plus ou moins lointaine, au textes ou à l’esprit de la religion catholique (Moon, Enfants de Dieu) ou à un tout autre culte (Krishna), ils ne passent pas inaperçus.

 

Fondée en 1951 par le révérend Sun Myung Moon, l’Association pour l’Unification du Christianisme Mondial s’implante en France au milieu des années 1970. Prenant ses distances avec certains points issus de la tradition chrétienne, elle affirme que le Rvd. Moon est le « Seigneur du Second avènement », venu achever l’œuvre de Jésus-Christ sur terre, en fondant une famille parfaite. Proclamés,  « vrais Parents » des adeptes, Moon et son épouse prennent place à côté des Etats-Unis dans la lutte contre l’incarnation de Satan, le communisme (à ce titre, le Rvd. Moon sera reçu très officiellement à la Maison Blanche par R. Nixon)

Nés dans les milieux hippies de Californie en 1968 -à l’initiative d’un ancien pasteur méthodiste (David Berg, qui se fait appeler David Moïse), les Enfants de Dieu s’implantent en France à partir de 1972. Ils rejettent les institutions de ce monde (famille, société) et prônent la libération sexuelle, tout en attendant le retour de Jésus-Christ pour lutter contre la dictature de Satan sur Terre. En 1978, les EDD deviennent, en même temps qu’ils passent à la clandestinité et se dispersent dans le monde, la Famille ou Famille d’amour.

L’Association Internationale pour la Conscience de Krishna, née en 1966 à l’instigation de S. Prabhupada,  connaît elle aussi un développement rapide en Occident. S’appuyant su les textes sacrés de l’Hindouisme (dont elle ne diverge fortement que sur un point : Krishna est Dieu, et non un « avatar de Vishnu »). La prière et la méditation sont considérés comme le meilleur moyen de ne pas se perdre dans les turpitudes du monde contemporain, « l’âge noir de Kali ».[1]

 

 

 Ces thèmes, particulièrement étrangers à la culture dominante française des années 1970, font que ces trois groupes sont particulièrement remarquables. Surtout, les pratiques mises en œuvre attirent l’attention et une certaine réprobation (qui n’est toutefois ni catégorique, ni générale). Elles partagent une certaine défiance vis-à-vis de l’institution familiale, et la plupart des adeptes sont invités à prendre des distances avec la leur. Pour beaucoup, cela passe alors par un voyage à l’étranger. De même, la méfiance généralisée à l’égard de la société (ce qui n’empêche pas un prosélytisme important) les pousse à limiter les contacts avec les non-adeptes, ce qui renforce l’impression communément partagée d’exclusion. Mais ce sont les faits divers des journaux qui vont les faire connaître progressivement au public.

 

Les adeptes de l’AICK, vêtus de saris blancs ou safrans (crâne rasé pour les hommes), pratiquent un végétalianisme strict et refusent toute « intoxication » (drogue, tabac, alcool, café, thé) et récitent le Maha Mantra plusieurs heures par jour, en vue de se purifier et d’attirer les conversions.

Au milieu des années 1970, la presse française se fait l’écho de mariages gigantesques célébrés par le Rvd. Moon entre plusieurs milliers de couples. Des photos largement diffusées montrent des alignements de couples –tous vêtus à l’identique- attendant sa bénédiction nuptiale.

Moins remarquées, les pratiques des EDD suscitent toutefois une indignation de ceux qui en ont vent. On évoque alors la méthode du Flirty Fishing, prônée par Moïse David (« Mo »), et qui consiste à inciter les jeunes femmes du groupe à séduire les hommes pour les amener à se convertir ou à financer le mouvement. Mo déclare : « Le petit poisson flirteur utilise tous les appâts dont il dispose pour ramener à Dieu toutes les âmes égarées ».

 

 

Un climat d’indifférence générale

 

Les premières réactions à l’implantation de ces groupes en France sont le fait de parents dont les enfants sont entrés dans un mouvement. A l’instigation du Dr Champollion et de sa femme, une association voit le jour en 1974 : L’Association pour la défense de la Famille et de l’Individu. Initialement crée à Rennes, l’association crée des antennes dès 1975 à Paris, Lyon et Toulouse. Elles voient le jour dans un climat d’indifférence, et l’intérêt de la majorité de Français  ne dépasse pas celui de la curiosité devant ce qui apparaît massivement comme un avatar de la révolution des mœurs issue de Mai 1968. Preuve en est le sentiment, largement attesté jusque dans les années 1980 de culpabilité personnelle voire de honte de la plupart des parents vis-à-vis de leur entourage. 

D’ailleurs, un fait remarquable pour un observateur contemporain est que les groupes incriminés sont assez peu diabolisés, et que l’ambivalence à leur égard est de mise. Un débat radiophonique[2] de 1977 sur le thème des « sectes religieuses » réunit ainsi autour de la même table des prêtres catholiques, la présidente de L’ADFI-Nord L. Ovigneur, des parents de moonistes et deux dirigeants de l’A.U.C.M.). Le terme employé pour désigner ces groupes porte d’ailleurs la marque de ces ambivalences : un adjectif vient souvent caractériser la ou les sectes. D’autres fois, on cherche à marquer une différence entre ces nouveaux groupes et d’autres : c’est ce que montre le titre de cet article du journal Le Monde de 1975 relatant de la création de plusieurs ADFI à Paris et en Province : « Plusieurs associations de défense contre les agissements de certaines sectes vont être créées »[3].

 

Les prémices de la réprobation

 

            Si ces nouveaux groupes suscitent l’étonnement au vu de leur caractère folklorique ou une réprobation faible de la part de certaines personnes [entrepreneurs de morale] devant ce qui leur semble dépasser l’anecdotique, deux types d’agents se mobilisent alors particulièrement. L’Eglise catholique, directement mise en cause par Moon, marquait déjà ses distances vis-à-vis du groupe. Elle les réitère et exprime sa défiance à l’égard des autres groupes par la voix de Jean Vernette, qui prendra la tête du groupe en charge de ces questions (Pastorale et Nouvelles Croyances). En 1976, la Fédération Protestante de France « met en garde contre [une] entreprise dont le caractère est davantage politico-financier »[4]. La Tribune Juive, réagissant au départ de « trois enfants juifs » pour la Corée, met en garde contre des pratiques visant à limiter les capacités de discernement des « néophytes », dont « le corps [serait] affaibli par le manque de sommeil et de nourriture »[5]. Certaines familles d’adeptes font elles aussi parler d’elles, au-delà de leur regroupement en associations. Elles organisent en effet le rapt de leur proche, enlevé sur le site même de réunion du groupe, et tentent avec l’aide de certains psychiatres de déprogrammer[6]. Ces opérations, médiatisées, attirent l’attention sur la détresse de certaines familles dont on constate la détermination, mais ne sont pas toujours suivies d’effets : des procès pour rapt sont intentés et plusieurs adeptes retrouvent rapidement le groupe. 

            Un fait divers d’une ampleur inégalée participe alors de la médiatisation de cette question. Le 18 novembre 1978, sur une propriété récemment acquise au Guyana (suite à des démêlés de son dirigeant, le Rvd. Jim Jones, avec la justice américaine), les adeptes du Temple du Peuple se donnent la mort en ingurgitant une solution à base de cyanure. Le bilan humain est de 911 morts, dont 270 enfants. Les photos de corps jonchés les uns sur les autres sont rapidement diffusées et suscitent une forte émotion. 

           

 

Prémices de l’action des pouvoirs publics face à

une recrudescence des plaintes

 

Des « sectes religieuses » à la « secte » : la laïcisation du terme

            A partir du début des années 1980, devant l’émotion provoquée par le suicide collectif des adeptes du Temple du Peuple et l’accroissement tant du nombre de groupes que de personnes approchées, les pouvoirs publics décident de se saisir du problème. En septembre 1982, le Premier Ministre P. Mauroy charge le député Alain Vivien « d’étudier les problèmes posés par le développement des sectes religieuses et pseudo-religieuses en vue de proposer des mesure propres à garantir la liberté d’association au sein des sectes tout en préservant les libertés fondamentales de l’individu ». La même année, le Parlement européen votait la création d’une commission compétente (dont les travaux, menés par le député britannique R. Cottrell furent publiés en 1984). L’intérêt des parlementaires (nationaux ou européens) pour les agissements de groupes étudiés avec le terme de « secte » est alors une étape particulièrement importante de sa laïcisation : il marque la perte d’un double monopole pour les grandes religions monothéistes.

           

Dans un texte du recueil Sociologie des religions, le sociologue allemand Max Weber évoque les biens de salut (Heilsgüter) créés et dispensés par les religions[7]. Sans trahir sa pensée, on peut décrire les différentes religions comme des institutions luttant pour le monopole de la production et de la distribution des biens de salut, qu’ils soient temporels  (intra-mondains) ou  non (extra-mondains). Dès lors, c’est l’Église en tant qu’institution (ou le prophète, le sorcier) qui se charge de juger et de dénoncer les hérésies.

 

Selon cette logique, c’est l’Église qui devrait prononcer l’accusation de sectarisme à l’encontre d’un groupe ou d’une personne professant des lectures de textes bibliques, ou ayant des pratiques et des rites considérés comme déviants.

 

C’est encore le cas quand l’Église Catholique Romaine excommunie l’Évêque Marcel Lefebvre en 1988 après qu’il eût consacré quatre évêques. Celui-ci avait refusé les évolutions issues du Concile Vatican II (1962 – 1965), et continuait de célébrer la messe selon un rite dit « Saint Pie V. »

 

Avec, au cours des années 1970, ce double mouvement de sécularisation de la société française et d’implantation de nouveaux groupes, l’Église catholique mais aussi les autres grandes religions monothéistes reconnues à l’époque perdent alors un double monopole : celui de la production et de la distribution des biens de salut (déjà largement entamée au cours du XXème siècle), mais surtout celui de la qualification des hérésies. Ce fait est particulièrement éclairant pour saisir l’évolution sémantique du concept de « secte » : les Eglises traditionnelles ne sont désormais plus les seules à lutter contre les déviances, l’Etat comme des associations ou des personnalités politiques et de la société civile rentrent en jeu. Le meilleur exemple de cette laïcisation de la capacité de qualification des hérésies est sûrement la création du Centre de documentation, d’éducation et d’action Contre les Manipulations Mentales (CCMM) en 1981.

           

Le CCMM sera rebaptisé Centre Roger-Ikor en 1986, au moment de la mort de son fondateur  de son fondateur, prix Goncourt 1955 et un moment vice-président de l’Union Rationaliste. Celui-ci s’était lancé dans la lutte contre les sectes après le suicide de son fils cadet, en 1979, alors qu’il pratiquait la macrobiotique.

 

 

            Le début des années 1980 voit l’implantation et le développement de groupes que l’on pourrait regrouper derrière deux tendances, le développement personnel et l’attrait pour l’écologie. Deux groupes font alors particulièrement parler d’eux :

           

Fondée par L. Ron Hubbard en 1954 en Californie, la Scientologie est à l’origine une école de psychologie d’inspiration syncrétique (hindouisme, bouddhisme, ésotérisme) qui vise à rendre les individus « heureux et en bonne forme ». L’idée principale véhiculée est que l’homme peut améliorer ses capacités par des séances « d’audition » au cours desquelles il parvient à se libérer de ses images mentales douloureuses sises dans l’inconscient : « les engrammes ». La Scientologie ne révère pas de Dieu particulier mais assure laisser à chacun la possibilité de le découvrir.

Ecoovie, communauté écologique et utopique, s’installe en France au début des années 1980 après être née au Canada. Prônant un retour à la nature et « une vie saine et primitive », elle est emmenée par un leader charismatique connu sous le nom de Norman Williams. Elle se fait connaître par le dénuement dans lequel vivent les adeptes qui campent en banlieue parisienne, avant de partir pour une marche nomade autour de la Terre en 1984.

 

Dans ces deux cas, il est frappant de constater que ce qui est promis n’est pas un « salut extra-mondain », pour reprendre la terminologie wébérienne, mais une vie meilleure hic et nunc. Chacun à leur manière, les deux groupes répondent à une demande en même temps qu’ils l’intensifient.

 

Intensification et extension du domaine de la lutte

            Le rapport Vivien, commandé par P. Mauroy en septembre 1982, lui est rendu en février 1983. Il formule 9 propositions, que l’on peut résumer selon 3 axes : la prévention et / par l’information (et à ce titre il demande la mise en place d’un comité visant à assurer dans la durée cette fonction) ; une coopération internationale ; quelques aménagements mineurs de la législation (« adapter la législation sociale », à des fins d’aide aux personnes sortant de groupe –principalement par une adaptation du Code de la Sécurité Sociale). Non suivi de conséquences immédiates, il marque toutefois la prise en charge par l’Etat des conséquences du développement de groupes dont les pratiques suscitaient une forte réprobation, voire des dépôts de plaintes. La publication de cette enquête administrative deux ans plus tard est alors l’occasion d’une médiatisation supplémentaire du dossier. A l’instar du Nouvel Observateur[8], qui consacre un dossier au sujet, de nombreux journaux et magazines évoquent alors la question. Une modification significative est perceptible : le terme « secte » apparaît alors seul –et non plus qualifié avec des adjectifs comme « religieuses », « dangereuses », etc.-, au moins quand il s’agit de la dénomination générale. Le terme passe donc progressivement dans le langage commun, chargé d’une valeur négative.

            L’intérêt porté à certains groupes dont les pratiques dénotaient dans le paysage socio-culturel ainsi que les méthodes utilisées pour les définir (le nouveau concept utilisé pour décrire les relations entre « les adeptes » et « les  dirigeants », issu de la psychiatrie encore, et sur lequel un accord se dessine rapidement est celui de la manipulation mentale) fait que de nouveaux groupes sont mis en accusation. Les adeptes des Témoins de Jéhova, présents en France dès avant la Seconde Guerre mondiale, voient leurs méthodes et leur mode de vie soumis à la critique : des anciens adeptes, relayés et appuyés par les associations spécialisées, dénoncent l’embrigadement et la hiérarchisation du groupe. C’est bien une opération de réflexivité, produit des luttes et de la médiatisation passée, qui semble à la base de cette nouvelle attitude à l’égard de groupes implantés de longue date.

                       

                Issus du tronc judéo-chrétien, dans la lignée de l’Adventisme, le jéhovisme (fondé en 1874 par Ch. T. Russel, en Pennsylvanie)propose une lecture littérale de la Bible (fondamentaliste). En l’approche d’Har-Maggédon –la fin du monde, les Témoins invitent à se convertir car seuls 144.000 d’entre eux seront sauvés. Leur doctrine a évolué sur certains points (l’opposition à toute transfusion sanguine n’a pas toujours été de mise, ni le veto pour le service militaire).

 

            Enfin, la recommandation issue du rapport Vivien de 1983, qui invitait les pouvoirs publics à instaurer un suivi de ce que l’on commence alors à nommer le « phénomène sectaire », est réalisée par des associations européennes. Elles fondent en effet en 1994 la FECRIS (Fédération Européenne des Centre de Recherche sur le Sectarisme), dont le premier président est Jacques Richard. Au même moment se met en place l’Omnium des libertés, association regroupant les divers groupes communément qualifiés de « sectes » (parmi lesquels on trouve des représentants de le Scientologie, Raël) et s’estimant persécutés en France.

 

Où la question des sectes devient une affaire d’Etat

            C’est dans ce contexte que la question des sectes devient un sujet important, qui peut mobiliser la classe politique. Deux faits divers participent de ce sentiment de la nécessité d’une action au sein de la classe politique. En 1992, suite à l’assaut du FBI, 72 « davidiens » (dont le gourou V. Howell, alias David Koresh) trouvent la mort dans l’incendie du ranch dans lequel ils étaient retranchés depuis plus d’un mois. Surtout, les morts collectives et successives au sein du groupe de l’Organisation du Temple Solaire en 1994 (48 morts en Suisse et 5 au Canada le 4 octobre 1994, puis 16 morts le 23 décembre 1995, allongés en cercle, en Isère) inquiètent les pouvoirs publics. A l’approche de l’an 2000, nombre de mouvements millénaristes annoncent une fin du monde proche : entre crainte et psychose, c’est désormais aussi au nom de la société et de se préservation que le combat par les sectes –quasi unanimement approuvé- est mené.

            Le thème du danger pour la société dans son ensemble trouve un écho retentissant à la publication du livre du journaliste S. Faubert sur l’Eglise de Scientologie[9]. Il présente alors les services en charge de collecter les informations sur les opposants au groupe, évoque des contacts au sein de l’appareil d’Etat au plus haut niveau (l’agent « F 10 ») et dénonce la pression que le groupe peut exercer. Commencé à Lyon en 1990, un procès visant le groupe est en effet sans cesse reporté, des dossiers disparaissant, au cours de l’instruction, du Palais de Justice où ils étaient rangés.

            C’est dans cette ambiance de lutte contre des influences souterraines qu’une Commission d’enquête parlementaire est constituée en 1994. La remise de son rapport[10], le 22 décembre 1995 (veille du « drame du Vercors »), est alors largement commentée. A partir d’une liste de 10 critères et des informations recueillies par les Renseignements Généraux, il élabore une liste de 172 « sectes ». Très contestée, cette liste incrimine des groupes ou associations très divers. Il appelle de ses vœux la création d’un « observatoire interministériel rattaché au premier ministre », et demande à ce que les « associations de défense [puissent] se porter partie civile ». Par ailleurs, estimant que le dispositif juridique français est globalement adapté, il récuse l’idée d’une mise en place d’une législation spécifique.

           

 

Une spécificité française ?

 

 

Un problème transnational

            Les questions posées par les groupes aux croyances ou aux pratiques déviantes par rapport aux normes admises le sont désormais au niveau mondial. La politique menée par la France, et tout particulièrement le rapport Gest – Guyard de 1995, a ainsi déclenché une vague de protestation assez importante hors de France. Des représentants des Etats-Unis se sont ainsi indignés à plusieurs reprises de ce que la France (tout comme l’Allemagne et l’Autriche) brime les « courants minoritaires ». De même, plusieurs universitaires européens, emmenés par l’historien Massimo Introvigne (souvent invité à témoigner par certains groupes tels les Témoins de Jéhova, en leur faveur), ont largement critiqué la classification hétéroclite et les amalgames produits[11]. La France n’a pourtant pas l’apanage des problèmes avec certains groupes : l’attentat au gaz sarin, perpétré dans le métro de Tokyo en mars 1995 (12 morts, 5500 blessés), ou le suicide collectif des adeptes de Heaven’s gate en 1997 au Etats-Unis le rappellent.

Une autre modalité de ce problème pris en charge par les états est celui de la menace ressentie par certains devant l’influence d’organisations dans certains états. Certains groupes possèdent en effet, à l’instar de l’Eglise de Scientologie, de multiples associations-filiales à but humanitaire déclaré (L’association Narconon à pour but d’aider les usager de drogue à se sevrer) ou philantropiques (tel le Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme), où sont présents au sein de grandes ONG. Ainsi, suite à la chute du mur de Berlin, plusieurs groupes –principalement Moon et la Scientologie- se sont installés avec succès dans plusieurs pays de l’Est.

            Les réponses apportées par les pays sont, en ce domaine, radicalement divergentes. Aux Etats-Unis, les cults (équivalent de ‘secte’ en français, mais qui ne recoupe pas le même ensemble de signification) sont considérés comme des croyances au même titre que d’autres religions et sont donc largement acceptées. C’est le cas aussi au Danemark et en Scandinavie. En Suisse, le canton de Genève mène une politique assez attentive à l’égard de certains groupes, et principalement de la Scientologie. En Bavière, une loi stipule l’interdiction professionnelle pour tout membre du groupe postulant pour un emploi dans la fonction publique et qui dissimulerait son appartenance, ou refuserait de prêter serment à la Constitution. Les termes dans lesquels le débat est posé sont alors bien différents : alors que l’on revendique la « liberté de croyance » aux Etats-Unis, c’est au nom des « Droits de l’Homme » et de la distinction entre la foi et le reste de l’activité sociale qu’il est abordé dans d’autres pays, en France tout particulièrement. L’influence de leur passés est ici perceptible. Elle l’est aussi s’agissant des groupes considérés. Ainsi, les critiques à l’endroit de certains groupes catholiques reconnus par la hiérarchie –implantés et constitutifs du paysage socio-culturel- sont les plus tardives. Le livre de T. Baffoy, A. Delestre et J.-P. Sauzet, publié en 1996[12], est le premier ouvrage à en faire longuement état. De même, la dénonciation des méthodes et de l’embrigadement au sein de l’Opus Dei, qui combine de nombreuses caractéristiques au titre desquelles des groupes sont qualifiés de sectes, date de la seconde moitié des années 1990.

 

Le dispositif français

 

            Suite au rapport Gest – Guyard de 1995, le Premier ministre (A. Juppé) décide la création d’un Observatoire sur les sectes. Il représente un des deux aspect qui caractérisent à partir de là le dispositif français : la surveillance en continu, à côté d’une prise en charge parlementaire ou législative. Si le sentiment commun à l’égard des sectes relève de la commune réprobation, les mesures prises n’en sont pas moins contestées. En France, le rapport de 1995 est l’objet d’intenses critiques, de la part d’acteurs situés en des points pourtant éloignés dans le champ de la lutte contre les sectes. A. Vivien prend rapidement ses distances avec la liste des 172 groupes qui y est établie, refusant l’élaboration d’une liste noire. Certains groupes protestent d’ailleurs vigoureusement de leur inscription, dont ils rappellent les conséquences pour leurs activités (c’est le cas du GEPM, ou Groupement, système de vente pyramidale, qui se voit incriminé). La présence d’autre groupes divise au sein des acteurs de la lutte anti-secte : l’accusation portée contre des courants comme l’Anthroposophie et ses écoles Steiner, ou les Témoins de Jéhova ne fait pas l’unanimité.

 

Fondée en 1913 par le philosophe autrichien Rudolf Steiner, elle repose sur une synthèse gnostique large, où le christianisme joue un rôle d’inspiration. Elle prétend favoriser le développement de la pensée et de la sensibilité. Elle est à l’initiative des écoles Steiner où une place importante est laissée aux activités artistiques et qui repose sur l’idée qu’il ne faut pas forcer un enfant à travailler ce qu’il ne souhaite pas. La Nouvelle Economie Fraternelle (NEF) se réclame aussi de l’Anthroposophie : cette banque de prêts, épinglée par le rapport parlementaire de 1999[13], s’inscrit dans le courant de l’économie solidaire visant à favoriser des initiatives que les banques classiques ne soutiennent pas.

 

Au sein même de l’Observatoire, des tensions se font jour entre les membres : plusieurs regrettent son attentisme voire son laxisme. Le député J.-P. Brard s’indigne de ce qu’il « n’y a rien sur la protection de l’enfance. La France continue d’accepter que des enfants ne soient pas scolarisés »[14]. Cette demande a d’autant plus d‘audience qu’un enfant de 8 mois est décédé à la suite de malnutrition au sein du groupe Thabita’s place peu avant. Le père Trouslard demande lui la création d’une autorité administrative indépendante, dotée d’un budget et de pouvoirs d’investigation[15]. Suite au changement de majorité parlementaire, le Premier ministre (L. Jospin) charge A. Vivien (ex-président du CCMM) de créer et de diriger un service en charge de la question : la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS) naît en 1998. Dans la foulée, deux lois sont votées. En décembre 1998, l’une vise à renforcer le contrôle de la scolarité : les inspecteurs de chaque département doivent effectuer un contrôle des connaissances des enfants recevant un enseignement dans leur famille ou dans des écoles hors contrat. L’autre, en 2000, autorise les associations -reconnues d’utilité publique- de défense des victimes de sectes à se porter partie civile dans les procès. [voir le terme précis]

 

La loi About – Picard

            Malgré des divergences, la loi dite « About – Picard » du 12 juin 2001[16] est votée à l’Assemblée à l’unanimité (moins une voix). Visant initialement à créer un « délit de manipulation mentale »[17], celui-ci est abandonné au cours des débats du fait des difficultés pour le définir (le terme de « sujétion psychologique » lui étant préféré). Prévoyant l’aggravation des peines en cas « d’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse » et permettant, sous conditions, la dissolutions de groupes ayant été condamné à plusieurs reprises, elle fut l’objet d’une vive polémique. A l’étranger, des représentants des Etats-Unis comme son sous-secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme se déclarèrent « préoccupés » au sujet d’une loi « qui pourrait être utilisée contre des associations religieuses légitimes, comme les écoles religieuses, les séminaires, les monastères, les retraites »[18]. La Fédération internationale d’Helsinki (FIH) estimant elle que cette loi reflétait « une attitude diabolisant les religions minoritaires », et allait « accroître le sentiment d’insécurité ressenti par les membres de ces religions minoritaires »[19]. En France, les représentants des Eglises catholiques et Protestantes firent part de leurs réserves à l’égard du texte, contestable selon eux sur trois points : la mention de « sectaire » dans le titre de la loi (en cela qu’il serait « juridiquement indéfinissable ») ; le concept de « sujétion psychologique » et la notion de « gravement préjudiciable »[20] (le texte instaure en délit « l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse soit d’un mineur, soit d’une personne dont la particulière vulnérabilité […], soit d’une personne en état de sujétion psychologique ou physique résultant de l’exercice de pressions graves ou réitérées ou e techniques propres à altérer le jugement, pour conduire une personne à un acte ou une abstention qui lui sont gravement préjudiciable ».

 

 

 

 

A l’issue de ce bref historique (donc lacunaire et quelque peu grossier), deux aspects se dégagent. D’abord, le paysage religieux a fortement évolué, la prise de distance de nombre de Français avec le catholicisme étant accompagné, pour certain-es, d’un intérêt pour des valeurs revendiquées par certains nouveaux groupes, dont certains ont fait florès. Ensuite, le signifié du terme secte s’est à la fois modifié et enrichi, signe d’un changement dans les représentations afférentes au sujet. Enjeu d’une lutte entre différents agents pour le monopole de la définition légitime, son acception a évolué depuis 1970. S’il est difficile de dire précisément ce qu’il désigne tant son usage s’est étendu, plusieurs fait sont remarquables. Il s’est doublement laïcisé, pouvant être utilisé par des personnes n’appartenant pas à l’institution religieuse (seule à prendre en charge et à combattre, autrefois, les hérésies) et pour qualifier des groupes ne se réclamant d’aucune divinité ou ne recherchant aucun salut extra-temporel tels des partis politiques. Enfin, et c’est là une conséquence de sa laïcisation (par un double processus d’extension à d’autres objets de la qualification et de réflexivité des agents sur leurs méthodes de catégorisation, qui les a amené à considérer ce qui jusque là passait inaperçu : l’exemple de la lutte contre des sectes au sein de l’Eglise catholique en étant sûrement le meilleur exemple), la qualification s’est récemment déplacée des groupes vers les faits. Le morphologie du groupe n’est plus une condition nécessaire, puisqu’une communauté mais aussi un individu peuvent avoir des comportements, des pratiques ou connaître des dérives sectaires. Cette dernière extension de sens, dont il faudrait expliquer la genèse, ne fait que renforcer la forte charge négative que véhicule le terme, ce qui n’était pas le cas voilà plus de 30 ans.[21].

 

 

 

 



[1] Les brèves synthèses concernant les groupes extraites librement  de l’ouvrage de J. Vernette, Les sectes, Puf, 2002

[2] Débat-radio du 22.04.1977, animé par J. Dubard sur FR3 Nord-Picardie (94,7 FM)

[3] in Le Monde, « A Paris, Toulouse et Lyon, Plusieurs associations de défense contre les agissements de certaines sectes vont être créées », 17 février 1975

[4] in Le Figaro, 27 janvier 1976, dossier p. 2-3

[5] Art. cit.

[6] Le thème du deprogramming des adeptes des sectes est un lieu commun à l’époque. La psychiatrie ayant été (s’étant ?) convoquée pour expliquer les très brèves conversions et les ruptures avec l’environnement habituel, d’aucuns évoquent le concept de lavage de cerveau utilisé pour décrire les expériences réalisées sur des soldats américains faits prisonniers lors de  la guerre de Corée. Cette thèse et ses corollaires seront rapidement remis en cause au profit d’autres théories (voir infra).

[7] « Les biens de salut promis et proposés par les religions ne doivent nullement être cherchés par le chercheur empirique comme se rapportant seulement ou prioritairement à l’au-delà  », in Sociologie des religions, M. Weber (trad. J.P. Grossein), Gallimard, 1996, p. 345

[8] L’événement du jeudi, 7-13 mars 1985. Nous relevons car l’iconographie utilisée est hautement significative (un dossier tel ceux utilisés par la Justice, rempli de papiers. Sur la couverture, laconiquement : « les sectes » et un tampon : « confidentiel »)

[9] Faubert S., Une secte au cœur de la République, Calmann-Lévy, 1993

[10] Gest A., Guyard J., Les sectes en France, La documentation française, 1996

[11] G.J. Melton, M. Introvigne, Pour en finir avec les sects, le débat sur le rapport parlementaire, Turin, Cesnur – Di Giovanni, 1996

[12] T. Baffoy, A. Delestre, J.-P. Sauzet,, les naufragés de l’esprit : des sectes dans l’Eglise catholique, Le Seuil, 1996

[13] Les sectes et l’argent, La documentation française, 1999 (rapporteurs : J.-P. Brard et J. Guyard)

[14] J.-P. Brard, Le Point, 3 janvier 1998, p. 27

[15] art. cit.

[16] Loi no 2001-504 du 12 juin 2001 tendant à renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales

[17] Proposition de loi du 28 mars 2000 tendant à créer un délit de manipulation mentale

[18] in Le Monde, La France face aux sectes, 21 juin 2001

[19] Art.cit.

[20] in Le Monde, Des responsables chrétiens critiquent la nouvelle proposition de loi antisectes, 23 mai 2001

[21] Le nom donné à l’organisme créé en remplacement de la MILS en 2002 en témoigne : Mission Interministérielle de VIgilance et de LUtte contre les DErives Sectaires (MIVILUDES).