QuĠest-ce que lĠopinion publique ? Quelle ralit sociale ou politique dsigne-t-elle ou incarne-t-elle ? Quelle lien a-t-elle avec le sondage, sa forme dĠexpression institutionnalise ?
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Jrme Jaffr, Vice-prsident de la SOFRES, Ç Les sondages mesurent lĠopinion, ils ne la crent pas È, entretien accord Mdiaspouvoirs, mai 1995. |
Ç En aucun cas, les intentions de vote fournies par les instituts de sondages ne peuvent tre assimiles un pronostic sur le rsultat. È, contre le sens qui leur est couramment donn.
Jrme Jaffr justifie ainsi les erreurs dĠestimation lors des Prsidentielles de 1995. Ç Le sondage, cĠest lĠtat de lĠopinion tel que nous lĠenregistrons et quelle que soit notre analyse politique, le rsultat du sondage lĠemporte, mme si nous avons ensuite le droit dans nos commentaires de souligner les retournements possibles. È Par ailleurs, toute information ayant une influence, la stratgie dĠajustement par rapport aux sondages, si limite soit-elle, les condamne lĠerreur ds leur publication. En 1995, le Ç taux exceptionnel dĠindcis È explique les difficults prvoir notamment lĠcart entre Chirac et Balladur. Mais les sondages Ç doivent-ils porter la responsabilit de lĠindcision et du doute des lecteurs ? È
LĠinterdiction des sondages durant la dernire semaine de la campagne est une mesure anti-dmocratique, car le sondage est une information et la libert de lĠinformation lĠun des fondements de la dmocratie. Quant leur interdiction durant toue la campagne, il sĠagirait dĠune Ç mesure liberticide et au demeurant inoprante. È
Concernant lĠaccusation dĠascientificit des sondages, elle confond les diffrents lments qui composent le sondage : Ç cĠest dĠabord une mthode dĠchantillonnage qui repose sur des critres rigoureux et parfaitement scientifiques. CĠest ensuite un questionnement qui obit aux techniques de la psychologie sociale. CĠest enfin des rsultats quĠil faut ventuellement redresser et que de toute faon il faut interprter et analyser. A ces diffrentes phases il va de soit que nous ne sommes pas lĠabri dĠerreurs. Il reste quĠil faudra sans doute sĠhabituer un plus grand cart que par le pass entre les sondages dĠintention de vote et les rsultats rels du scrutin. Pas seulement parce que lĠlectorat est plus volatile (sic) mais aussi parce que le systme politique lui-mme est beaucoup moins structur et beaucoup plus instable que par le pass. È
Ç LĠopinion a le droit de changer È : ainsi sĠexplique la variation des sondages lĠapproche dĠun scrutin. DĠailleurs, de grands changements de lĠopinion (comme le passage de 65 % (juin) 50 % (septembre) en faveur du Ç oui È lors du rfrendum de 1992 pour le Trait de Maastricht) sont pressentis par les instituts Ç en raison du manque de cristallisation de lĠlectorat et de ses critiques latentes. È
Ç Je ne rclame pas pour ma part que les sondages occupent la place centrale des campagnes lectorales. Et je souhaite que les mdias fassent preuve dĠune plus grande autonomie dĠanalyse, en ne se contentant pas de commenter, dĠexpliquer, voire de justifier les derniers revirements de lĠopinion. È Chirac Ç serrant les mains È et Ç caressant les bbs È est ainsi devenu aprs sa remonte dans les sondages Ç lĠhomme de la proximit, du dialogue et de la gnrositÈ.
Depuis les critiques de Bourdieu, dpasses, la technique des sondages, cet Ç excellent outil dĠanalyse È, a beaucoup progress, permettant notamment Ç la recherche des systmes idologiques qui fondent les rponses ou les non-rponses È. Ç Nous sommes entrs dans lĠre de la dmocratie dĠopinion, o le sondage, avec dĠautres lments est lĠun des moyens de participation des citoyens la vie publique et, je le crois aussi, lĠun des moyens mis leur disposition pour faire entendre tout moment des dirigeants quĠils lisent, sans pour autant quĠils veulent leur dlivrer de blanc-seing pour la dure de leur mandat. È
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Pierre Bourdieu, Ç LĠopinion publique nĠexiste pas È, Les Temps modernes, nĦ318, janvier 1973. |
Afin non de Ç dnoncer de faon mcanique et facile les sondages dĠopinion, mais de procder une analyse et rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions È, il faut Ç mettre en question les trois postulats quĠils engagent implicitement È :
1. Tout le monde peut avoir une opinion, qui est la porte de tous.
2. Toutes les opinions se valent.
3. Il y a consensus sur les problmes, cĠest--dire sur les questions qui mritent dĠtre poses.
Les reproches techniques faits le plus souvent aux sondages semblent injustifis : la reprsentativit de lĠchantillon est en gnral peu critiquable. En revanche, des biais introduits par la formulation des questions (induisant la rponse), ou lĠabsence de certains choix parmi les rponses proposes, sont plus frquents. Les conditions sociales de leur apparition sont lies la conjoncture et un certain type de demande sociale. La question de lĠenseignement nĠest ainsi apparue dans les sondages que quand elle est devenue un problme politique. Les questions poses sont dĠailleurs trs lies aux proccupations du Ç personnel politique È : Ç Faut-il introduire la politique dans les lyces ? È a t pose beaucoup plus souvent que Ç Faut-il modifier les programmes ? È ou Ç recycler les enseignants ? È
Cette subordination des sondages dĠopinions des intrts politiques commande la signification donne aux rsultats publis. Ç Le sondage dĠopinion est, dans lĠtat actuel, un instrument dĠaction politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-tre imposer lĠillusion quĠil existe une opinion publique comme sommation purement additive dĠopinions individuelles, (É) comme la moyenne des opinions ou lĠopinion moyenne. LĠÇ opinion publique È qui est manifeste dans les premires pages de journaux sous la forme de pourcentages (É) est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que lĠtat de lĠopinion un moment donn du temps est un systme de forces, de tensions, et quĠil nĠest rien de plus inadquat pour reprsenter lĠopinion quĠun pourcentage. È
Ç LĠquivalent de Ç Dieu est avec nous È cĠest aujourdĠhui : Ç LĠopinion publique est avec nous È. Tel est lĠeffet fondamental de lĠenqute dĠopinion : constituer lĠide quĠil existe une opinion publique unanime. È
Le premier postulat s Ôillustre dans la non prise en compte des non-rponses, qui impose lĠenqute la Ç philosophie implicite de lĠenqute lectorale È. Le taux de non-rponses est plus lev chez les femmes, les moins instruits pour des questions portant au savoir, et gnralement ds quĠune question porte sur un nÏud de une contradiction (la situation en Tchcoslovaquie pour les lecteurs communistes) : ainsi le fait dĠavoir ou non une opinion est porteur dĠinformation au mme titre quĠune rponse. Toute question tant rinterprte il faut dĠabord savoir Ç quelle question les diffrentes catgories de rpondants ont cru rpondre È, et sĠils se la posaient. Quelle quĠen ait t la perception (thiqueÉ), toute rponse sera transforme en rponse politique par imposition de problmatique. Or, pour rpondre adquatement une question politique, il faut tre capable de la constituer comme telle, puis de lui applique des catgories proprement politiques, plus ou moins adquates, raffines, etc. Une lection est donc lĠagrgation dĠespace tout fait diffrents : on additionne des gens qui mesurent en centimtres ou en kilomtres, qui notent entre 0 et 20 et entre 9 et 11 sur lĠchelle politique (un tudiant engag dans un mouvement gauchiste et un cadre moyen).
LĠ Ç ethos de classe È, systme de valeurs implicites que les gens ont intriorises depuis lĠenfance, est lĠorigine de rponses des problmes extrmement diffrents.. Ainsi une tradition sociologique amricaine parle du conservatisme et de lĠautoritarisme des classes populaires, rsultat de lĠignorance chez ces sociologues de la distinction entre principes thique et politique de production dĠopinions.
LĠobjectivit recherche dans une enqute dĠopinion, perue comme la neutralit du questionnaire, serait mieux approche si on invitait le sond se situer par rapport des opinions dj constitues et formules. De plus, les opinions ne sont jamais individuelles, dfinies par des groupes politiques par rapport auxquels se situe le sond quand il sĠexprime. SĠy ajoutent Ç les groupes de pression et les dispositions virtuelles qui peuvent ne pas sĠexprimer sous forme de discours explicite È, mais mergent dans lĠopinion mobilise en cas de crise.
Demander : Ç Que pensez-vous de la politique dĠEdgar Faure ? È (dont on sait que la li a t vote lĠunanimit lĠAssemble) revient poser de faon syncrtique au moins soixante questions. CĠest ce que fait dĠailleurs une consultation lectorale, Ç type particulier dĠenqute dĠopinion È. Or lorsquĠon dtaille ensuite ces questions (politique au lyce, droit de grve des professeurs), des clivages trs nets apparaissent, selon les classes sociales notamment, pas toujours aptes rpondre.