La sociologie critique la suite de P. Bourdieu dans son article Ç LĠopinion publique nĠexiste pas È (Questions de sociologie, 1978) fait une critique de lĠutilisation par les spcialistes des sondages de la notion dĠopinion publique. LĠargument principal quĠils dveloppent pour critiquer lĠintrt de cette pratique est quĠelle reposent sur une fausse hypothse. En effet, en interrogeant un certain nombre de personnes sur un sujet, on prsuppose que le problme quĠon pose est un problme pour eux (cĠest dire quĠils se sont dj poss la question quĠon leur pose) et quĠils ont un avis sur la question. Or, prtendent les adversaires des sondages, le plus souvent, les instituts de sondages posent des questions que les rpondants ne se sont jamais formuls eux-mmes, et loin de rvler un Ç Ç tat de lĠopinion prexistant È, ils construisent une reprsentation dĠune opinion publique. LĠopinion publique nĠexiste alors que comme construction des techniques de sondages.
Les arguments remettant en cause la notion dĠopinion publique sont par exemple les suivants :
- les individus nĠont pas une opinion indpendante du contexte dans lequel la question se pose eux : une opinion quĠon formule est lie la personne devant laquelle on lĠexprime (un suprieur, un collgue, la famille, des amis), on peut donc trs bien exprimer des opinions diffrentes sur un mme sujet car on se valorise diffremment selon les interlocuteurs, et il nĠy a pas forcment une de ces opinions qui correspond ce que lĠon pense Ç vraiment È. Le sondage saisit seulement lĠopinion quĠune personne exprime dans une situation bien particulire, ne mesure pas la fluidit des opinions.
- la situation dans laquelle une personne est mise face un sondage nĠa rien voir avec le processus de formation des opinions dans la vie relle : on peut tre confront une question que lĠon ne sĠest jamais pose et somm de rpondre immdiatement ; on doit choisir entre des rponses prformules qui ne correspondent pas forcment la nuance quĠon veut apporter la rponse. P. Champagne montre ainsi que cela amne un gonflement des rponses Ç moyennes È et notamment des catgories Ç assez dĠaccord È et Ç pas tout fait dĠaccord È.
Histoire de lĠexpansion de
lĠusage des sondages en politique par Patrick Champagne :
Il montre dans Ç Faire lĠopinion È (1990, d. De Minuit) que les spcialistes de sciences politique, les journalistes et les hommes politiques ont radicalement modifi leur conception de Ç lĠopinion È au cours des 30 dernires annes : jusquĠau dbut des annes 70, on considre que ce qui compte cĠest lĠopinion de ceux quĠon nomme les Ç leaders dĠopinion È, les groupes de pressions, les dirigeants des diverses institutions, les notables É et lorsquĠon veut connatre lĠtat de lĠopinion publique ce sont ces personnes quĠon interroge. Ce quĠon entend alors par opinion publique cĠest celle dĠune lite de citoyens, les mieux informs et les plus qualifis exprimant une opinion autorise contre lĠopinion vulgaire : publique est prendre dans le sens de Ç ayant valeur tre rendue publique È (globament celle des parlementaires). La technique des sondages dĠopinion ne sĠimpose que petit petit et on ne leur accorde pas immdiatement le crdit dont ils jouissent aujourdĠhui comme instrument de rfrence : un des 1ers sondages IFOP ralis au moment des accords de Munich avait montr que 37 % des Franais y taient hostiles, donc contrarie ide selon laquelle quasi unanimit lĠpoque, mais cette enqute tait confidentielle et aucun crdit nĠy avait t apport par la classe politique ce genre dĠenqutes. Cette Ç opinion silencieuse È nĠa donc pas exist pour les contemporains, contrairement ce qui se passerait aujourdĠhui. . Ce nĠest pas quĠune technique qui sĠimpose, mais un changement de perspective : lĠide quĠon peut saisir lĠopinion en interrogeant un chantillon qui est cens mimer la composition socio-conomique de la population. Cela revient considrer quĠil existe une opinion globale rsultant de lĠaddition de toutes les opinions individuelles, et que lĠon peut obtenir une image de cette opinion par la technique des sondages.
Ce que montre cette volution historique de la conception de lĠopinion publique, il ne peut exister de dfinition Ç scientifique È de lĠopinion publique, mais seulement une dfinition sociale, rsultant de la luttes de divers acteurs cherchant lgitimer et imposer une dfinition. Patrick Champagne propose une explication (probablement discutable) de la faon dont sĠest impose la technique du sondage comme Ç bonne È reprsentation È de lĠopinion publique. Il montre que les instituts de science politique ont toujours fait partie de ce systme dĠacteurs participant la dfinition, la production, la manipulation de lĠentit Ç opinion publique È. Jusque dbut des annes 60, les tudes de spcialistes de sciences politiques sur lĠopinion se dduisaient de la dfinition socialement dominante de lĠopinion publique : ces travaux portaient toujours sur groupes de pression essayant de peser sur instances politiques, et se distinguaient de la sociologie lectorale. P. Champagne repre un Ç coup de force È dans les annes 60 70 Ç par lĠensemble des agents intresss la promotion de la dfinition pseudo-savante de lĠopinion publique telle que nous la connaissons aujourdĠhui È. La conception antrieure de lĠopinion publique estbalaye par la technologie des sondages dĠopinion qui sĠ impose la fin des annes 60. Dveloppement de ces instituts dans les 60 et 70 dbut 80.Ç lĠimposition de la technologie des sondages rsulte dĠun vritable travail collectif dĠimposition auquel participent, avec leurs intrts propres, diffrents mais convergents, un ensemble dĠacteurs appartenant au champ politico-journalistique et ayant un intrt commun la production de cette nouvelle croyance : spcialistes de la socio lectorale dont une partie vont devenir des personnalits mdiatiques, des conseillers de personnages politiques, journalistes, responsables dĠinstituts de sondage, hommes politiques. .
LĠusage des sondages en
politique :
Cette question recouvre les usages des sondages fait directement par les hommes politiques, mais aussi ceux fait par les personnes ayant un poids dans le champ politico-mdiatique, journalistes, politologues, conseillers en communication des hommes politiques.
Si on peut parler dĠusage, cĠest dĠabord parce quĠils sont devenus au cours des 30 dernires annes une sorte dĠinstrument permettant au hommes politiques de se reprer, tel point que les tudes Ç confidentielles È qui ne sont pas destines la publication mais commandes par des partis reprsentaient 80 % des sondages dĠopinion en 1995.
Si on peut parler dĠusage, cĠest aussi parce que les sondages ne sont pas neutres, cĠest--dire quĠils ne sont pas de simples reflets dĠune opinion prtablie mais contribuent faonner des reprsentations de lĠopinion publique.
AujourdĠhui on pourrait penser que cĠest une vidence que les hommes politiques cherchent avoir des donnes sur Ç lĠopinion publique È et orientent leurs actions et dclarations en fonction des rsultats des sondages. Or on constate que la conception de lĠopinion que cela sous-tend nĠa pas toujours t une vidence pour les professionnels de la politique : les premiers sondages ont veill trs peu dĠintrt chez eux en tout cas en France et ce nĠest que depuis une trentaine
Dbats :
Faut-il interdire la publication des sondages pendant les lections ? Cf lĠarticle de P. Champagne
Les sondages ont-ils vraiment une influence sur les opinions individuelles, sont-ils une arme de manipulation des opinions individuelles ?
Sont-ils au contraire un mode de dmocratisation de la politique, o lĠon considre que lĠavis de chacun est important, et pas seulement lĠopinion de ceux qui savent se faire entendre.