Le jardin de saint Jérôme

Nicolas Ginsburger

Pour toutes les religions, le monachisme est caractérisé par le triple principe de l'éloignement volontaire du monde, de la discipline de la vie solitaire, et du renoncement aux biens matériels, à la famille et à l'indépendance. De fait, la religion chrétienne a vu naître en son sein des formes très variées de communauté, ne serait-ce que dans les lieux où les moines se retiraient pour passer leur existence à prier Dieu. Se retirer du monde, certes, mais où trouver l'hors-du-monde ? Dans quel endroit entend-on le mieux la voix de Dieu ? Dans un lieu de forte présence humaine si on ne peut faire autrement (faute de moyens ou par contrainte extérieure) ou si on veut porter témoignage auprès des hommes (il s'agit alors de se construire malgré tout un espace réservé et isolé, propice à la prière) ? Ou dans une contrée retirée et dissuasive, une côte battue par les flots, une forêt profonde à défricher, une plaine balayée par le vent ? La réponse a été source d'hésitation dès les premières générations de chrétiens. La volonté de suivre Jésus jusqu'à sacrifice de sa vie ("Qui perdra sa vie pour moi, la sauvera") avait trouvé dans les persécutions romaines sa figure-type dans le martyr, image du vrai et parfait disciple du Christ. A partir du IVème siècle, la "sequela Christi", la "suite" du Christ, doit changer de forme, avec toujours cet idéal de sacrifice, de souffrance en souvenir du Rédempteur. La retraite dans un lieu hostile a paru à beaucoup la solution digne de faire écho à l'Amour de Dieu. Cependant, là encore, où ?

Une des réponses possibles à cette question était le désert. Elle s'imposa à ceux qui, imprégnés de la Bible, se souvenaient de l'Exode, et de Jean le Baptiste. Pas n'importe quel désert, mais celui du peuple juif mis à l'épreuve par son Dieu : le désert d'Egypte1. Ce fut par exemple le choix de Saint Jérôme, mais un choix prenant en compte particulièrement deux aspects de ce milieu hostile : l'aridité pour y trouver la joie, la solitude pour y rencontrer Dieu.


Le désert : le lieu de la regénération.
Le désert se prête, par sa nature même, à une démarche d'expiation, amenant à une purification. Saint Jérôme écrit : "Bonose2(...) vrai fils de l'Ichthus, c'est-à-dire du poisson, s'est retiré au sein des eaux. Moi, tout souillé encore de mes vieilles iniquités, comme le basilic et le scorpion, j'ai cherché l'aride désert. Lui, il marche déjà sur la tête du serpent. Moi, de ce serpent que l'arrêt divin condamne à manger la terre, je suis encore la proie. Bonose peut déjà gravir le plus haut psaume des degrés ; moi, qui pleure encore au plus humble de ces degrés, je ne sais si jamais j'aurai le bonheur de chanter : J'ai levé les yeux vers les saintes montagnes, d'où me viendra le secours. Bonose, au milieu des flots menaçants du siècle, en sécurité dans son île, c'est-à-dire dans la Sainte Eglise, dévore peut-être déjà, à l'exemple de Saint Jean, le livre mystérieux qu'a vu cet apôtre ; et moi enseveli dans le sépulcre de mes crimes, enlacé dans le lien de mes péchés, j'attends encore que le Seigneur me crie, comme à Lazare : Jérôme, sors du tombeau !. Pour tout dire, en un mot, sur la différence entre lui et moi : j'implore mon pardon, il attend sa couronne." (Lettre à Chromatius, Jovinus et Eusebius, in "Lettres choisies de Saint Jérôme", trad. Lagrange, Ed. Jean de Gigord, Paris, 1930).

Mais les privations liées à la vie au désert sont, pour Jérôme, source de joie beaucoup plus que de souffrance. En effet, lorsqu'il écrit à son ami Héliodore, pour le convaincre de le rejoindre dans le désert, il utilise tour à tour tous les moyens rhétoriques pour lui faire entrevoir les plaisirs d'habiter au plus près de Dieu : certes "le désert aime ceux qui sont dépouillés", mais "je ne veux pas que tu t'effrayes de la difficulté de l'ancien voyage ! Tu crois au Christ, crois donc aussi à ses paroles : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et tout le reste vous arrivera par surcroît. Ne prends même pas de besace, ni de bâton. On est assez riche quand on est pauvre avec Dieu." Après un passage beaucoup plus agité, où le moine tente de réveiller plutôt vigoureusement son compagnon, il retrouve le ton lyrique : "Notre discours a franchi les récifs ; sorti des rochers creusés par les vagues écumantes, notre frêle esquif a gagné le large ; ouvrons donc les voiles au vent ! (...) O désert verdoyant des fleurs du Christ ! O solitude, où naissent ces pierres fameuses, desquelles -selon l'Apocalypse- se bâtit la cité du grand roi ! O ermitage qui jouit de la familiarité divine ! Frère, que fais-tu dans le monde, toi qui es plus grand que le monde ? Jusqu'à quand un toit t'oppressera-t-il de son ombre ? Jusqu'à quand t'enfermera la fumeuse prison de tes cités ? Crois-moi, il me semble contempler ici un jour plus lumineux ! Je jouis d'avoir rejeté le fardeau de la chair et de m'envoler vers le ciel brillant et pur. Tu redoutes la pauvreté ? Mais le Christ appelle les pauvres bienheureux. Le travail t'effraie ? Mais nul athlète n'est couronné sans avoir sué. Tu songes à la nourriture ? Mais la foi ne ressent pas la faim. Tu crains de meurtrir sur la terre nue tes membres étiolés par les jeûnes ? Mais le Seigneur gît avec toi. Ta tête, malpropre, se hérisse d'une chevelure inculte ? Mais la tête, c'est le Christ. Les solitudes infinies du désert t'effraient ? Mais toi, parcours donc en esprit le Paradis. Chaque fois que tu y monteras par la pensée, tu ne seras plus dans le désert ! Rude, parce que privée de bains, ta peau se rétracte-t-elle ? Mais qui s'est lavé une fois dans le Christ n'a pas besoin de se laver encore. Bref, écoute ces mots de l'Apôtre qui répondent de tout : Les souffrances de ce siècle ne sont pas proportionnées à la gloire future qui se révélera en nous ! " (Lettre 14, à Héliodore, in "Lettres de Saint Jérôme", trad. J.Labourt, CUF, Paris, 1982). Phénomènes atmosphériques, réminiscences de sa culture antique, imprégnation de la Bible, des Evangiles en particulier, toutes les expériences de Jérôme se fondent dans une pure joie, dans un bonheur d'être à travers le désert plus proche du Christ et de sa Parole. Cette projection eschatologique de la vie présente, fonctionne à plein pour le lecteur à travers la qualité littéraire du texte de Jérôme3. Le but du monachisme du désert est bien d'être conforme au message du Messie, mais plus encore d'être pleinement à l'image du Christ.

Le désert : un lieu de passage
Paradoxalement, le désert, comme lieu sans population, aux passages considérablement réduits, est à la fois lieu de rencontre et lieu d'accueil : lieu d'accueil, car l'hospitalité trouve dans les difficultés du climat désertique sa pleine signification : on ne peut pas laisser un autre être humain sans aide et sans ressources, sous peine de mort : la séparation permet d'offrir à autrui, en plus de la Parole divine, un accueil plein d'humanité. Le moine a le devoir d'accueillir, car il est invité à reconnaître dans la visite d'autrui la visite de Dieu. Lieu de rencontre également, entre Dieu et son peuple, entre le Père et la Création, et les hommes. C'est là que Moïse4 et Elie5 par exemple vont connaître l'expérience radicale de la théophanie. Mais d'autres figures peuplent l'univers du désert pour ceux qui ne vivent que de la lecture quotidienne de la Parole divine, et s'imposent comme modèles. Les Evangiles placent Jean le Baptiste, le prêcheur, celui qui appelle à se convertir, dans un désert (bien sûr, pas le même, plutôt le désert de Judée, mais qu'importe, il se nourrissait bien de sauterelles et de racines). La retraite de Jésus, indépassable, s'impose enfin à ceux qui veulent le suivre. Mais cet épisode des Evangiles ne manque pas de rappeler aux moines qui veulent vivre sur les pas du Christ au sens propre qu'on ne rencontre pas seulement Dieu au désert, mais aussi le Diable, la tentation. Celle-ci peut prendre des formes très diverses : le moine doit lutter contre ses pensées, ses souvenirs, tout ce qui l'entraîne hors de la toute Présence de Dieu, et, piège le plus subtil, contre la tiédeur, la tentation de fuir le désert. Saint Jérôme interpelle Héliodore à cet égard : "Allons, toi aussi, sors-moi du lit au front de bataille, de l'ombre au soleil ! Ton corps accoutumé à la tunique ne supporte pas le poids de la cuirasse, ta tête couverte d'une étoffe de lin fin refuse le casque, amollie par la paresse, ta main s'écorche sur la garde trop dure de l'épée. (...) Pourquoi es tu chrétien à l'âme timide ? Regarde le fils abandonné avec le père, regarde le publicain qui se lève de son bureau : aussitôt il est apôtre. Le Fils de l'Homme n'a pas où reposer la tête, et toi tu dresses les plans d'amples portiques ou de grandes et larges terrasses ? Attendrais-tu l'héritage du siècle, ô cohéritier du Christ ? Traduis le nom de moine, je veux dire le nom que tu portes : que fais-tu dans la foule, toi qui es seul par définition ? (...) N'ayez ni confiance, ni sécurité ! La plaine liquide calme comme un étang vous sourit ; à peine la crête de l'élément endormi frise-t-elle un peu au souffle du vent. En réalité, cette immense plaine a ses montagnes, le péril est enfermé dans la place, dans la place est l'ennemi ! Parez les cordages, serrez les voiles ; que la croix de l'antenne soit fixée sur vos fronts : ce calme illusoire, c'est une tempête !"

Le désert de saint Jérôme est comme un gigantesque monastère, saturé de la présence de Dieu, où la vaillance des moines n'a d'égale que leur joie à servir le Christ et à se comporter en frères, à se mettre au service les uns des autres. Bien sûr le désert est plein d'ennemis, et rempli de difficultés : les moines n'y vivent pas bien : "pour moi, le désert avidement saisi m'enserre de ses limites : désormais ne m'est plus permis ce que j'ai jadis refusé." écrit Jérôme, malade, à son ami Florentinus, dans la lettre 5. La solitude lui pèse sans doute, et il exprime à plusieurs reprises sa joie de recevoir des nouvelles et des messages de ses amis et parents. Mais c'est dans le désert, nouveau paradis terrestre, où "les fleurs du Christ verdoient", où les moines domptent les bêtes sauvages (le brave lion au coussinet si délicat), où les serpents deviennent les plus farouches défenseurs des hommes de Dieu, que ceux-ci vivent heureux : ils y trouvent la trace vivante, dans le vent, dans le sable, dans les félures du sol, du passage de Jésus : "Jérôme, où es-tu ?" "Je suis là, Seigneur ! J'ai entendu ton pas dans le jardin, et je n'ai plus eu peur parce que je suis nu, car le désert aime qu'on soit nu. Et je me suis montré."

N.G.

Article paru dans Sénevé


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