"dibbarti `al libbah" (Os. II, 16)
Xavier Moralès
Encore un article illisible, sans queue ni tête. Mais je ne désespère
pas d'arriver un jour à dire des choses très simples... Pour l'instant,
je cherche, je cherche, et je tente d'affronter au moins avec
authenticité la difficulté de parler des expériences que Dieu nous
donne de lui. Je n'écarte pas d'ailleurs la possibilité qu'avant les
problèmes qui se posent dès qu'on veut communiquer une expérience,
déjà mes tâtonnements vers une compréhension de ce qu'est une relation
entre Dieu et un homme ne soient erronés. Alors j'accepte toute critique
qui viendrait. Ce qui suit continue sur un autre mode les pages que
j'ai données au Senevé précédent (Noël), et celles sur "l'exil" d'un
Sénevé de l'an dernier.
I. L'entrée au désert
"Dieu seul suffit !"
Devant la face du Dieu invisible et immense, la première réaction : la
peur du vide ! Les premières minutes d'une retraite en silence, le
seuil d'une abbaye, ou simplement quelques secondes laissées vides
dans la prière vocale commune... Comme il est difficile de comprendre
que la présence de Dieu puisse être dans le silence et la solitude ! Et
quand on commence à le comprendre, la première réaction du corps,
encore la peur du vide. Imaginez qu'on vous vole votre agenda, ou bien
que vous tombiez en panne au milieu de nulle part en rase
campagne. Plus rien pour passer le temps, pour se distraire, pour
s'occuper. Les mains commencent à se tordre. La première règle : savoir
calmer ses mains. Apprendre à les joindre, à les croiser, pour
signifier qu'on est libre pour Dieu. Quelle réaction absurde que cette
peur du vide ; un premier obstacle que nous mettons à la présence de
soi devant Dieu, on n'ose pas lui ouvrir le temps pour qu'il
l'habite. On a peur du vide, et on l'empêche de le combler. On
anticipe le raisonnement suivant : rien à faire, agenda vide, donc ça
va être atroce - mais puisqu'on nous a dit (Thérèse d'Avila par
exemple, la maxime est d'elle) que Dieu seul suffit, pour quoi ne pas
lui laisser sa chance, et voir si c'est vrai ? On comprend parfois,
par des expériences ponctuelles que le Seigneur nous donne de vivre,
des moments de consolation intense, qu'il est une matière suffisante
pour combler le temps. On lui laisse le temps pour qu'il l'habite. Et
peut-être qu'un jour on veut en faire véritablement l'expérience. On
veut lui ouvrir sa vie en entier, comme qui dirait ouvrir un emploi du
temps, mais tout l'emploi du temps. Et on part au désert pour se
laisser séduire (Os II, 16), pour se laisser persuader que "Dieu seul
suffit".
Les eaux amères
Bref, toute la difficulté est de "franchir le mur" (une expression
zen), jouer le risque du vide. Surtout savoir (deuxième règle) que
Dieu choisit souvent les solutions les plus inimaginables ou
paradoxales pour la révélation de son amour, comme ici la solitude et
le silence, le désert. Ou plutôt, que notre petite vue humaine qui ne
voit bien que le limité et l'imparfait se laissera toujours surprendre
par ce que fait Dieu, qui est pourtant parfois si simple ("comment n'y
ai-je pas pensé moi-même..."). Pour le redire autrement, la volonté de
Dieu, son mode d'agir, nous apparaît le plus souvent comme les eaux
amères : comme un désert inhabitable et sans eau ; enfin bon, il y a
bien de l'eau, mais elle n'est pas potable. Pour le peuple sorti
d'Égypte, "mais qu'allions nous faire dans cette galère (ou ce
monastère) ?", il n'y a rien à boire - sauf les eaux amères (Ex XV,
23) : le peuple ne comprend pas que Dieu montre ainsi sa
volonté. Qu'ils boivent des eaux amères - et Dieu arrangera son
affaire ! De même, dans certaines situations ou nous nous trouvons, il
semble qu'il n'y ait pas de solution. Ou plutôt il n'y en a qu'une
mais qu'on croit impossible - mais c'est celle-là, et comme c'était sûr
qu'on ne l'aurait pas choisi de plein gré, Dieu fait qu'il n'y ait que
celle-là. Dans un certain sens, le désert, c'est cela : l'absence de
toute échappatoire. L'impensable solitude et le silence terrorisant
- que peut-il sortir de cela qu'angoisse et ennui ? Et pourtant Dieu
veut nous mettre au pied du mur, pour nous le faire franchir, avec ses
moyens à lui. Et de toute façon, Dieu choisit toujours la solution qui
produit le plus d'amour (cf. la croix alors qu'il aurait pu se
contenter de nous pardonner : pour les férus de scholastique, Somme
Théologique IIIa q 46 a 1, ad 3) ! Alors on peut peut-être suivre Moïse
et traverser le désert ! Faire confiance à saint Antoine du Désert et
saint Benoît de Nursie et éprouver le silence et la solitude ?
"Couper court à l'illusion"
Mais pour franchir le mur, Dieu, qui sait très bien ce qu'il fait,
nous met d'abord au pied du mur. Le but et l'essentiel, c'est
l'amour. Il va falloir abandonner un certain nombre de choses. Ou
plutôt s'apercevoir de leur vraie signification. Il va falloir couper
court à l'illusion (encore du zen), atteindre petit à petit à
l'honnêteté de celui qui cherche Dieu et non lui-même. Parce que c'est
misérable à dire, mais on s'aperçoit vite que pas à pas, on ne cherche
que soi. Je veux dire, on ne cherche pas vraiment ou seulement à aimer
Dieu, mais on regarde au plus (immédiatement) avantageux pour soi, le
plus gratifiant, le plus consolant. Bref, encore une fois, on ne fait
pas confiance à Dieu, et on décide de ce qui est avantageux, bon pour
soi, et on s'arrête là. On s'arrête à mi-chemin. Saint Jean de la Croix
dit de l'âme qui cherche Dieu qu'elle ne s'arrête même pas pour
cueillir des fleurs (Cantique Spirituel B, str. 3). Il a infiniment
plus à nous donner, mais puisque c'est infiniment plus, fatalement, le
chemin nous fait peur, parce qu'il dépasse notre conception. La vie
dans la solitude, dans le silence, cela dépasse notre petit
entendement et notre petite expérience. Mais si on voulait bien
essayer... Notre peur est déjà une illusion, et pourtant la solitude et
le silence vont nous aider à avancer sans illusion, c'est-à-dire à
laisser le but et les paliers à Dieu, à qui on ouvre toute l'existence
(plus d'agenda).
II. La solitude
Déception du monde et solitude intérieure
Je ne vais pas réécrire les Confessions de saint Augustin pour
expliquer la structure d'une autre illusion à laquelle la solitude
avec Dieu coupe court : quelque chose qu'on pourrait décrire comme une
déception du monde. Attention, ce concept est dangeureux ; il n'y a pas
de mépris du monde. Il y a d'abord la constatation que nos désirs
fondamentaux nous sont souvent cachés, que pour les combler tant bien
que mal, nous sommes atteints d'une espèce de boulimie de
jouissance. Boulimie : nous avons toujours faim, cela ne nous suffit
jamais. Nous avons beau ingurgiter des quantités considérables, ça ne
produit que de la graisse, rien de constructif. C'est toujours délicat
de s'exprimer sur ce point, le plus simple est peut-être de donner un
exemple personnel (à mes risques et périls). Je suis atteint d'une
maladie qu'on pourrait appeler boulimie de lectures spirituelles. Les
symptômes : une lecture accélérée, si possible de volumes épais et
synthétiques, un attrait pour tout ce qui se donne pour exhaustif et
incontournable. Lire les oeuvres complètes de saint Jean de la Croix,
de saint Bernard... Il y a une excitation, de livre en livre, pour
trouver quelque chose qui fasse jouir, une idée qui plaise à
l'intelligence, une image qui sourie à l'imagination. Du jour où j'ai
commencé à prier plus, il y a eu des modifications en dépendance
directe avec ma prière : j'ai commencé à lire plus lentement. Et même,
je me suis aperçu que je trouvais dans la prière ce que je cherchais
dans les livres. Trois quart d'heure de contemplation valent mieux que
trois quart d'heure de lecture de saint Jean de la Croix sur la
contemplation. La lecture a pris une part beaucoup moins nerveuse dans
mon emploi du temps ; elle y reste comme une tentation, comme un
obstacle à ce que je cherche, comme l'illusion d'y trouver ce que je
trouve en réalité vraiment dans la prière. En ce sens, il y a
progressive "déception", c'est-à-dire démontage de l'illusion qui
enclenche l'excitation boulimique de tout essayer. Derrière ces
illusions, il y a un désir vrai, qui se comble au moment où il se
purifie, dans la prière. J'ai pris l'exemple d'une excitation liée à
des objets matériels, pour ne froisser personne, mais il faudrait
faire le même raisonnement, non seulement pour tous les "plaisirs
matériels" mais aussi pour nos relations avec les êtres vivants, pour
l'amour et l'amitié humaines. Que cherche vraiment notre coeur, dans
tout cela ? Et n'y a-t-il pas un moyen très simple de le combler en lui
donnant ce qu'il veut, Dieu, plutôt que de le laisser amer, seul et
déçu après chaque attaque de boulimie ?
Cette déception ne tient certainement pas au monde lui-même (que Dieu
a créé bon) mais à la structure de la personne : il y a "une vraie
solitude que chacun découvre au coeur même de la rencontre" et qui
empêche les personnes d'être complètement rencontrées, de s'approcher
complètement l'une de l'autre (B. Rollin, Vivre aujourd'hui la règle
de saint Benoît, p. 229). "Tout être est affronté à sa solitude, parce
qu'il est unique, c'est-à-dire que personne ne lui sera jamais
totalement semblable ; il se sent donc en quelque sorte seul" (id.), et
c'est certainement cette solitude non assumée, toujours latente et
donc angoissante, qui nous occasionne nos "déceptions du monde". Ah,
comme nous voudrions nous débarrasser de notre corps que nous sentons
comme un mur pour nos sentiments et nos pensées inexprimables... ce
désir même que nous avons tous connu sous une forme ou sous une autre,
manifeste très bien notre angoisse dissimulée. Et tout l'amour humain
est la grande aventure de se rejoindre incessamment toujours plus
au-delà des solitudes qui nous séparent. Et toutes les histoires
romantiques disent ces "deux corps qui font obstacle", comme l'épée
qui sépare les corps de Tristan et Yseut. L'extérieur et l'intérieur
se trouvent scindés, dans notre expérience de la vie dans le monde, et
notre existence ici-bas est comme le choix déchirant entre l'un et
l'autre.
L'intérieur ici-bas
"Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ" (Col
III, 3). Notre résurrection a eu lieu dans le Christ, le jour de
Pâques. Seulement, la vie nouvelle n'a pas encore été manifestée,
sinon dans Jésus Christ, qui est ainsi "le premier-né d'entre les
morts", qui est monté aux cieux, à la droite du Père - et s'est caché
aux regards humains. Ces ressuscités non encore manifestés que nous
sommes, c'est ce que saint Paul appelle "l'homme intérieur": notre vie
nouvelle n'est pas encore manifeste, elle est comme cachée au profond
de nous, en attendant d'être revêtue à l'extérieur dans les nouveaux
cieux et la nouvelle terre. Notre vraie vie, puisque nous avons rejeté
"le vieil homme", que nous sommes morts, est pour l'instant cachée à
l'intérieur. Notre vraie vie, ici-bas, est la vie intérieure. Pour
l'instant, demeurer en Dieu, car c'est cela, la vraie vie, se vit dans
la solitude, le silence, l'attention à l'intérieur. Il y a là-dedans
de la souffrance, la souffrance de devoir conserver caché pour le
moment le centre de notre vie, de ne pouvoir communiquer avec
transparence l'amour qui nous lie les uns aux autres, parce que le
"vieil homme", comme un vêtement, un voile, empêche de laisser voir
l'homme intérieur. Mais dans la résurrection à venir, enfin, tout ce
qui est à l'intérieur sera manifesté à l'extérieur : l'extérieur sera
renouvelé et rendu transparent, plein de clarté communicable. C'est le
corps glorieux, la possibilité de manifester exactement ce que nous
sommes sans obstacle. Enfin, la possibilité de communiquer
profondément avec tous, la possibilité de connaître complètement, la
possibilité d'aimer complètement. Alors, quelle joie et quelle
surprise de voir en chacun enfin visibles les merveilles d'amour qui
étaient cachées dans son coeur ! "Je vis une foule immense" (Apo VII,
9) !
La solitude et le silence comme chemin pour rencontrer Dieu
s'articulent dans cette constatation : pour l'instant, la vérité et
l'amour ne sont possibles que dans l'espace intérieur. Là se construit
directement, bien qu'invisiblement, notre relation avec Dieu. Là
seulement, et donc d'une manière si réduite par rapport à toutes les
autres dimensions de notre vie, il y a absence d'obstacle, possibilité
de se connaître et de s'aimer. Mon amour pour Dieu a commencé à
grandir quand j'ai découvert que cette distance intérieure qui faisait
obstacle quand je voulais approcher une autre personne, cette distance
symbolisée par le "corps qui fait obstacle", par la peau qui empêche
de se glisser l'un dans l'autre pour ne faire plus qu'un, était aussi
un espace, pas seulement une distance, mais un espace qui m'est laissé
et où je peux, en-deçà de l'obstacle, commencer à vivre une intimité
vraie, sans amertume (sinon celle d'attendre la claire vision qui
m'est promise). J'ai appris que cette distance était aussi l'espace
laissé libre pour Dieu, où se réalise déjà, en attendant qu'il
s'étende à l'extérieur, un comblement véritable du désir humain. Dieu
est capable de nous rassasier ; la relation que nous pouvons construire
avec lui, en lui laissant toute la place du silence et de la solitude,
est une vraie relation comblante, sans limite, sans l'amertume de
rencontrer une limite à la relation. Dieu seul nous aime en vérité,
c'est-à-dire en complète connaissance de cause, et seul cet amour-là,
qui ne laisse place à aucun malentendu, nous rassasie vraiment en
paix.
III. Demeurer dans l'Amour
"Goûter la douceur du Seigneur" (Ps 27, 4)
Saint Benoît décrit ainsi les fruits de la vie qu'il institue dans sa
règle: dilatato corde inenarrabili dilectionis dulcedine curritur via
mandatorum Dei, "c'est le coeur dilaté sous l'effet de la douceur
indicible de l'amour que l'on court sur le chemin des préceptes de
Dieu" (Prologue, 49). Et encore: "Qu'y a-t-il de plus doux que la voix
du Seigneur qui nous invite, frères très aimés ? Voici que dans sa
tendresse, le Seigneur nous indique le chemin de la vie" (ibid.,
19-20). En effet, si Dieu nous conduit au désert, c'est pour nous y
parler au coeur (Os II, 16). Il nous y séduit ! Derrière la solitude et
le silence se cache une vaste entreprise de séduction. Dieu, le Dieu
jaloux, nous veut tout pour lui ; en lui ouvrant notre vie par la
solitude et le silence, faisons qu'il soit tout pour nous !
Demeurer dans le silence et la solitude, c'est donc venir trouver ce
que l'on a cherché : c'est demeurer en lui. Le silence devient la
substance de sa voix, le temps où tous les rythmes se dilatent. La
prière se fait vraiment gratuite (un point acquis grâce à "couper
court aux illusions" !). Elle n'est plus tant une adresse de soi à Dieu
que l'habitation ensemble du silence pendant la solitude. Avec ces
paroles mielleuses, je veux simplement dire que ça vaut le coût,
qu'une fois le mur franchi, le comblement par Dieu donne saveur au
silence du désert, puisque c'est un désert habité. Alors, quand on a
vu que toute activité était illusion, que nous n'avions aucun mérite
dans nos prétentions de faire quelque chose pour Dieu, de produire un
fruit quelconque de charité, de faire une prière concentrée et
honnête, les activités sont réduites à une seule : l'amour. Et non pas
tant nous aimant Dieu, car sur ce point aussi, le caractère tranchant
du silence nous a bien montré que nous ne l'aimions pas, que c'est lui
qui nous prête son amour pour que nous l'aimions. Alors devient réelle
la promesse de "vivre de son amour", d'en vivre comme d'une
subsistance de tous les instants. Alors demeurer en lui n'est plus que
vivre dans l'amour.
Tout n'est pas rose. Demeurer en lui, c'est-à-dire habiter au désert,
reste ici-bas douloureux. Cette solitude et ce silence qui sont
l'espace que nous ouvrons pour laisser Dieu entrer dans nos vies
impliquent la souffrance patiente de ne pas pouvoir tout manifester
dans une joie transparente, de ne pas pouvoir aimer jusqu'à toucher
l'autre à l'intérieur. L'invisible fait souffrir nos yeux de chair, et
nous attendons avec impatience l'instant où "il n'y aura plus de
délai" (Apo X, 6), où au printemps les bourgeons proclameront la
chaleur de la sève cachée pendant l'hiver dans nos vieux corps. Bref,
pour l'heure, le mur est sans cesse à franchir, et le mot d'ordre face
à la peur toujours répétée du vide à chaque silence, à chaque
solitude, est : persévérer.
IV. Topographie ecclésiale
Identification, adaptation et cohérence
Je crois qu'il est devenu clair que ce que je décrivais doit
s'identifier comme une spiritualité monastique. Je ne fais cette
identification que maintenant, pour avoir pu auparavant la déployer
librement, mais cette identification doit être faite avec franchise,
et posée en tant que problème. Cette identification dissipe dès lors
toute possibilité de nous (qui ne sommes pas moines, sauf votre
respect) identifier à ces propositions spirituelles, du moins de but
en blanc. J'aimerais envisager successivement deux réponses à la
question "pourquoi nous parle-t-il pendant trois paragraphes de
quelque chose qu'il identifie ensuite comme quelque chose qui ne nous
correspond pas ?"
La première chose qui vient à l'idée, c'est qu'une spiritualité
monastique pourrait être proposée pour une adaptation à notre
situation. Ce qui revient à dire : certains éléments peuvent être
transplantés dans notre état de vie laïque sans lui faire perdre son
identité. Certains éléments de la spiritualité monastique pourraient
devenir des instruments de notre propre relation avec Dieu, des
chemins, des méthodes, des "trucs". Cela pose immédiatement le
problème de la cohérence d'une spiritualité : si des éléments de la
spiritualité monastique se laissent transplanter dans notre état
laïque, alors cela voudrait dire qu'ils perdent leur signification
(leur identité monastique) dans l'opération ? Par cohérence d'une
spiritualité, j'entends qu'il s'agit la plupart du temps d'une
expérience concrète et unifiée faite par un "fondateur", et qui sert
de chemin pour ses "fils". L'unité de cette expérience, dans ces
différentes facettes, est donc exactement, et non métaphoriquement,
l'unité d'une existence dans ses différents moments : c'est l'unité
de la vie. On peut ainsi dire que, pour les suivants, les "fils", il
s'agit d'un choix de vie, non au sens du choix d'un état de vie,
laïque, religieux, sacerdotal... mais au sens du choix d'une manière de
se tenir devant Dieu dans son existence. Si le choix d'une
spiritualité n'implique pas automatiquement le choix d'un état de vie,
autrement dit si le choix d'une spiritualité monastique n'implique pas
l'entrée dans un monastère et les voeux monastiques, il est tout de
même un choix de vie, le choix d'une expérience ayant une cohérence
dans sa totalité. Arrivé à ce point du raisonnement, j'en viens donc à
proposer ma deuxième solution.
Sens et entre-manifestation
Dans une équipe de football, il y a différentes positions sur le
terrain, chaque joueur qui en occupe une tend évidemment vers le but
de toute l'équipe, gagner la partie, mais possède sa situation propre ;
et de plus, la situation des autres joueurs dépend de sa position
propre - s'il n'est pas là au bon moment pour arrêter une attaque
adversaire, ou pour renvoyer la balle en avant, ou pour recevoir la
balle et essayer de marquer, le but de toute l'équipe est
contrecarré. Cette image n'est qu'une variante du Corps de St Paul, de
la communion des Saints, du Corps Mystique qu'est l'Église. Par les
différentes positions possibles en son sein, l'Église possède comme
une topographie, et s'ouvre comme un espace pour le jeu de l'action
(cf. la Théodramatique de Balthasar). C'est dans cet espace qu'il faut
reposer la question : quelle utilité y-a-t-il d'une position à l'autre,
d'une spiritualité à connaître une autre spiritualité? Il y a d'abord
une première réponse : pour le but commun, différentes fonctions sont
nécessaires, comme dans l'équipe de football. Mais, pour prendre
l'image du corps, si tous les organes sont nécessaires pour la marche
du corps, la main n'a pas besoin d'être consciente de ce que fait le
pied, elle n'a pas besoin d'une connaissance des autres
fonctions. C'est là que l'image du corps est insuffisante, pour la
raison qu'elle suppose comme but commun la bonne santé, le
fonctionnement vital du corps. Dans l'Église, le but commun n'est pas
avant tout la bonne santé du corps : il est l'amour (cf. Thérèse de
Lisieux), ou pour être plus précis la production de l'amour, la
manifestation de l'amour du Christ. À cause de ce principe et but,
chaque position dans l'Église revêt une deuxième signification : elle
doit être icône, présentation de l'action du Christ dans le Corps, aux
yeux des autres positions. L'Église devient ainsi une
entre-manifestation du Corps du Christ à lui-même. La différence entre
un corps et le Corps du Christ, c'est que le corps se contente d'un
fonctionnement, tandis que le Corps du Christ est un sens : il est
proprement la connaissance de Dieu.
Pour revenir au cas concret, que chaque spiritualité et en particulier
la spiritualité monastique concerne tout un chacun dans l'Église ne
doit pas d'abord signifier la recherche d'une adaptation d'éléments
efficaces. L'opportunité d'un article développant la spiritualité
monastique a pour but la connaissance d'une action de Dieu dans le
Corps, la manifestation de l'amour du Christ pour son Église donnée à
voir par un membre à tous les autres membres. En ce sens, il y a la
nécessité d'un témoignage intra-ecclésial, dont j'aimerai rappeler
l'importance. Une fois qu'on a compris que présenter les différentes
familles spirituelles ne consiste pas à faire du racollage ou du
recrutement, tout groupe de chrétiens dans l'Église doit contempler
sérieusement les autres formes (en latin, cela veut aussi dire les
beautés, formae) créées par Dieu dans son Corps. C'est en quelque
sorte déjà une forme de prière.
Donc, maintenant que mon développement sur le monachisme est justifié,
je peux le reprendre là où je l'avais laissé.
V. La sortie du désert
L'espace se dilate
Le coeur a dorénavant de l'espace, tout cet espace de solitude cachée
et angoissante devient positif ; le coeur a dorénavant de l'espace pour
se dilater. La distance entre deux personnes signifie maintenant la
place qui est laissée au jeu (extérieur) de l'affectivité, à la
densité d'une construction historique de la relation. En empêchant le
corps à corps, la fusion, Dieu donne de la profondeur à nos amitiés ;
c'est ce qu'il fait en lui, puisqu'il "envoie" les personnes de la
Trinité, pour créer entre elles les relations (les processions), ce
qui fait qu'il se définit comme l'amour, Dieu est amour.
Le temps devient dense
Ce qui se passe spatialement a lieu aussi temporellement, dans l'ordre
des événements, de l'existence successive de la vie : un exercice
simple, une habitude simple à prendre, ce serait de recycler la
spiritualité des cloches. Au lieu d'arriver toujours partout en
retard, il faudrait commencer par lâcher prise comme au son d'une
cloche qui nous appellerait (on peut le faire avec les cloches de
l'Angélus, excellent exemple) à prendre une pause dans ce que nous
faisons, à sortir un moment de notre concentration aveuglée. Quelques
secondes de silence avant, puis après chaque moment de la journée,
cela donnerait comme un espace de préparation puis un espace de
résonnance au son de la cloche. Nous aurions le temps de donner son
importance à chaque instant, sa densité, en le laissant arriver, et
non plus en fonçant dedans comme on fonce à la salle à manger quand on
est en retard pour le déjeuner, puis en le laissant résonner,
s'insérer dans la suite du temps, ne pas être simplement un flash
détaché mais prendre sa place dans le déroulement du
temps. Envisageons un instant la possibilité suivante : et si la longue
préparation de l'espérance et le long mûrissement du souvenir, c'était
pour cela que le présent est joui ?
La cloche au loin et le silence :
Le son qui s'en détache,
Arrête-toi, arrête-toi pour l'écouter !
Écoute comme chaque coup
Se prolonge sans fin,
Comme créant le temps.
Agis de même et prolonge en pensée le son
Dans le silence précédant le coup :
Jusqu'à ne plus les distinguer,
Le retentissement et le silence,
D'une même matière.
Et fais de même pour ta vie !
Mets un silence avant, et un silence après
Chaque instant.
Et il n'y aura d'autre part
Plus d'avant ni plus d'après
Mais une unique dilatation
-C'est l'Amour.
La compassion
Savoir plonger dans la densité du mouvement grâce à du silence: ce
silence à la fois ferait ressortir tout acte et tout événement dans
son uniqueté, et en même temps, le lierait à l'avant et à l'après, en
délivrant son poids, en le lestant par son attente et sa
résonance. Pourquoi ai-je conclu que c'était l'amour ? C'est là une
idée chère aux spiritualités issues du bouddhisme: accorder à chaque
instant son importance en le laissant déployer sa densité, accorder à
tout ce qui remplit l'espace, le temps, la vie, tout son poids... Compassion pour tous les êtres, attention égale à tout être en vertu
de la lumière qui s'est levée dans le coeur de l'Éveillé (du
"Bouddha"), c'est-à-dire de celui qui s'est ouvert à la Lumière, à
l'Amour. Quand la lumière a surgi dans la solitude, le coeur a été fixé
dans l'Amour, et maintenant, l'Amour le dilate et l'ouvre à l'être, à
l'extérieur qui n'est plus extérieur, au monde ! Il n'est plus question
d'être déçu par le monde, mais de réaliser que "je suis cela", que
tout mon être est tourné vers le monde, parce que de chaque coeur où
Dieu demeure naît une vibration qui fait entrer le monde en
consonnance, qui rend le monde, l'extérieur, participant de
l'intérieur, sans plus de distinction entre extérieur et intérieur que
le mouvement lui-même. La création entière alors est comme le
battement amplifié du coeur de Dieu.
Conclusion
À l'arrivée, le problème de l'adaptation (ou non) de la spiritualité monastique ne se pose plus, parce que, du moins j'ai tenté de le montrer, la spiritualité monastique contient dans son mouvement une "sortie du désert" (cf. Athanase, Vie d'Antoine § 14). Le coeur s'est dilaté dans la solitude, et dans cette dilatation, il y a une participation profonde à la vie du monde, qu'elle soit vécue dans le monastère ou dans le monde, suivant l'état de vie qui est le nôtre. Bref, l'expérience monastique est finalement "adaptable", au sens où, en tant que laïcs, notre vocation est justement de faire "vibrer" le monde avec nous. Cette vibration, puissions-nous la faire naître en notre coeur en nous approchant de la source de Vie dans le silence et la solitude !
X.M.
Article paru dans Sénevé
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