Semaine 5

(06 octobre 2014)

(Ou : l’épuisement de l’égo)

Si je n’ai pas parlé de la semaine 4, ce n’est pas que je n’ai pas eu le temps, ou la motivation, de le faire, c’est tout simplement qu’elle n’a pas existé. Voilà. Peut-être pourrais-je être plus précise et dire qu’elle n’a pas existé pour moi, pour la bonne raison qu’il n’y avait pas de Moi mais simplement une bouillie informe, un amas flottant de cellules qui s’est traîné laborieusement d’heure en heure, épave emportée par les flots de l’oisiveté internautique, percluse de douleurs plus ou moins psychosomatiques, attirée inexorablement, comme une limace à l’âme de papillon de nuit, vers la consomption enflammée de la dissertation de samedi matin - mais ce serait quelque peu dramatique, de dire tout cela. Plus sérieusement, la semaine s’est passée en fatigue, en petits tracas physiques et en une absence totale de force de volonté. J’ai finalement reconnu dans la nuit de vendredi à samedi que je souffrais d’épuisement de l’égo et ayant passé la seconde partie du week-end à le restaurer, je me sens de nouveau vivante !

Mais l’épuisement de l’égo, qu’est-ce que c’est ? Il s’agit d’une notion qui a été développée dans des recherches en psychologie expérimentale (notamment par Roy Baumeister, mais vous en trouverez aussi des illustrations dans Thinking Fast and Slow de Kahnemann) et dont la thèse majeure est que la volonté est une ressource de l’esprit qui n’existe que en quantité limitée. Elle est utilisée lorsque nous faisons preuve de volonté, c’est-à-dire lorsque nous nous contrôlons et faisons des efforts : que ce soit pour éviter de céder à nos désirs, pour faire preuve de discipline ou encore pour mettre en oeuvre nos capacités rationnelles. Une fois cette ressource utilisée, nos efforts suivants pour nous contrôler deviennent beaucoup plus difficiles. Par exemple : on vous demande de faire un effort cognitif important (comme retenir un nombre de plusieurs chiffres), puis on met à votre disposition un buffet de pâtisseries grasses et sucrées ainsi que de nourritures plus diététiques : vous aurez plus tendance à opter pour le sucre et le gras que ceux qui retenait un nombre de deux chiffres. C’est que votre volonté, fatiguée par la tâche cognitive, disposait de moins de ressources pour contrôler vos désirs et votre propension au plaisir. Quand cette ressource qu’est la volonté n’est pas seulement utilisée mais épuisée (parce que vous l’avez utilisée trop vite sans lui donner l’occasion de se reconstituer), vous sombrez dans les affres de la procrastination sans fin, de la fatigue mais aussi des mauvaises décisions et de la paresse intellectuelle.

Lorsque je me suis rendue compte que c’était là l’état où je me trouvais (et que même des tâches simples comme de la prudence à vélo dans Paris me semblaient insurmontables), je me suis attelée à reconstituer mes réserves. Comment fait-on cela ? Les remèdes sont particulièrement simples : manger, tout d’abord, parce que l’utilisation de la volonté se traduit par une consommation physique de glucose (d’où la difficulté de faire des régimes), puis dormir, et enfin se détendre et se divertir (s’octroyer du temps de détente sans culpabilité, passer du temps avec des amis, s’amuser).

Et sur le long terme, comment peut-on conserver cette ressource plutôt que de l’épuiser entièrement ? C’est là le plan sur lequel j’ai décidé de m’appliquer maintenant. Les premiers principes que j’ai mis en place aujourd’hui sont tout d’abord d’organiser (et de distinguer) ses temps de travail et ses temps de détente pour aider à lutter contre la procrastination. Ensuite, de rester raisonnable sur la quantité de temps de travail dans la journée (peut-être Marx m’a-t-il aussi inspirée sur ce point-là ?), en reconnaissant qu’il serait plus efficace de travailler moins mais tous les jours plutôt que de travailler bien quelques jours puis d’être incapable de ne rien faire pendant plusieurs jours : pour cela, j’ai donc décidé de commencer par 6 heures de lectures sérieuses par jour et 1 heure de révisions. Enfin, si la volonté est une ressource, il ne faut pas la dépenser inutilement mais la concentrer sur les tâches importantes. Dans ce cadre-là, j’ai décidé de me donner comme règle de ne pas accéder du tout à internet avant d’avoir fini ma « journée de travail », règle qui est sans exceptions, afin de ne pas gaspiller ma volonté à lutter contre le désir de procrastiner (puisqu’il est plus facile de ne pas commencer plutôt que de devoir arrêter de se distraire). Respectant ces principes-là, la journée d’aujourd’hui a été beaucoup plus agréable que celles de la semaine passée : j’étais détendue et en forme, j’ai travaillé jusqu’à environ 17h sans avoir le sentiment de me forcer ou de devoir lutter contre le désir de traîner sur internet et j’ai véritablement profité ensuite de la sérénité qui venait de ne plus rien avoir à faire [1].

Des objectifs de la semaine 3, j’étais parvenue à tout accomplir (à l’exception des deux articles que je voulais écrire). La semaine 4 a eu de vagues objectifs, mais je les enterrerai dans le champs des vérités qui ne sont pas bonnes à dire et qu’il est préférable d’oublier.

Et quant à la semaine 5 ? Plutôt que de me fixer des objectifs de performance,
j’ai décidé de me fixer des objectifs d’état mental d’ici la fin de la semaine
avoir lu, avoir appris et révisé ce que je lis et ce que j’écoute en cours, travailler de façon équilibrée tous les jours et me sentir heureuse de ma semaine dimanche soir prochain. Pour cela, je me suis constituée un programme avec 6h de travail par jour (plus l’heure de révision), un peu moins les jours avec plus de deux heures de cours, et j’ai l’intention de ne pas travailler du tout dimanche prochain. Sans doute parlerai-je du practice testing dans la semaine, parce que je l’utilise tout le temps et que je trouve cela vraiment très utile.

[1] Les sites que j’ai utilisés pour réfléchir à cette question sont notamment deux sites en anglais : celui d’un pasteur américain et celui de The Art of Manliness notamment pour les méthodes pour conserver la volonté sur la durée. On pourra évidemment se référer directement aux articles scientifiques et aux ouvrages de Roy Baumeister, ainsi qu’aux réflexions de Kahneman dans Thinking Fast and Slow sur les rapports entre Système 1 et Système 2, mais je me suis contentée de vulgarisation simple parce que je n’avais pas beaucoup de temps à y consacrer.