Semaine 7

(20 octobre 2014)

(Ou : l’absence d’histoire de la vie individuelle)

J’ai hésité à écrire ce post, parce qu’il est l’aveu d’un échec et parce qu’il frustrera sans doute le lecteur ou la lectrice en quête d’un roman. La semaine dernière, j’avais décrit avec enthousiasme mes progrès et j’avais envisagé avec optimisme les succès qui ne manqueraient pas d’advenir. Il n’en sera pas de même cette semaine.

(Voilà qui a la saveur d’une porte claquée à l’adolescence.)

Si j’avais entrepris de raconter mon année d’agrégation à la fin de l’année, j’aurais pu en proposer un récit cohérent et agréable à lire : j’aurais gravi progressivement la colline de l’agrégation jusqu’au succès (ou me serais enfoncée inexorablement dans la caverne de l’échec), et chaque événement aurait pu prendre sens en fonction de la fin. Mais puisque je raconte tout ceci au fur et à mesure et que, malgré sa qualité nécessairement binaire, j’ignore le terme de l’histoire, il ne m’est guère possible de donner un sens (montée ou descente) ni une explication causale aux événements. Bien entendu, j’aurais pu ne rien écrire cette semaine, mais n’avons-nous pas cette tendance à parler seulement avec des mystères de ces moments difficiles que pourtant tout le monde affronte ? Voici plutôt une illustration du fait que la vie n’a rien d’une histoire.

Tout me semblait très bien parti il y a une semaine et je me suis crue entrée dans la « voie sûre » du travail, mais manifestement, je n’en suis qu’aux tâtonnements [1], et assez rapidement, la semaine a dégénéré en acrasie. Lundi et mardi furent encore acceptables, mercredi fut distrait et peut-être trop social, jeudi fut absorbé par du non-travail, vendredi disparut en non-travail et fatigue (et vol de mon vélo…), samedi n’essaya même plus et dimanche je fis du rangement. En somme, les jours de la semaine ont été résolument déterminés à être et je me suis laissée porter.

J’ai pris quelques mesures : j’ai mis un terme à l’engagement qui générait du non-travail, j’ai acheté de la nourriture plus saine, j’ai rangé et dormi. Aujourd’hui n’a pas été formidable, mais au point où nous en sommes, tout est progrès.

J’ai fait un nouveau planning, similaire à celui de la semaine dernière. Il reste à continuer d’essayer, persévérer jusqu’à ce qu’enfin, ça tienne en équilibre.


[1] Ceci est une référence à la Préface de la Seconde Édition de la Critique de la raison pure. J’ajoute ici une petite note de kantisme. Il y aura maintenant une bribe de philosophie sur ce blog.

L’objet de la préface - et l’objectif de l’ouvrage - est de mener une critique de nos connaissances. La critique s’attache à examiner les sources et les méthodes d’une connaissance pour déterminer sa légitimité et la limiter lorsqu’elle outrepasse son bon droit. Il découlera de cette critique la thèse fondamentale selon laquelle seules les disciplines qui portent sur des phénomènes peuvent être l’objet du connaître, à condition cependant de mener aussi l’examen de la raison pure. La raison pure, c’est la raison prise indépendamment de toute expérience, c’est la raison avant l’expérience et, en un sens, pour l’expérience, puisque c’est la raison qui s’applique aux phénomènes et qui détermine les conditions objectives selon lesquelles ils nous apparaissent et nous les connaissons. Elle est donc là avant toute expérience (les concepts de la raison pure déterminent sa structure) mais elle est aussi là après l’expérience (les concepts de la raison pure ne deviennent effectifs que s’ils ont des phénomènes sur lesquels s’appliquer).

Mais au début de la préface, nous n’en sommes pas là. Kant propose un tout premier critère de sélection, un critère extérieur, pour repérer les disciplines scientifiques, et les autres. Il nous dit que l’on peut être certain que si une discipline procède encore par tâtonnements, si elle avance parfois mais est souvent contrainte de revenir sur ses découvertes et sur ses méthodes, si elle se croit près du but mais échoue soudain, si elle n’a rien de certain en somme, alors elle n’est pas encore devenue une science. Pour être une science, en effet, selon Kant, il faut cesser d’avancer à l’aveugle sur un chemin sinueux et incertain ; il faut au contraire trouver la « voie sûre de la science », l’autoroute rectiligne, éclairée et qui nous pousse vers l’avant, infaillible, grâce au carburant de la méthode scientifique.