Semaines 9 & 10 ?

(11 novembre 2014)

(Ou : The Study block )

xkcd : Efficiency

Depuis mon dernier post relativement cryptique (désolée), j’ai expérimenté avec les choses suivantes : le niveau de rangement de ma chambre, l’utilisation de surfaces lisses comme tableaux, la disposition des meubles dans ma chambre, l’heure à laquelle je me couche (notamment en la retardant et en dormant plus le matin - et dans le reste de la journée - et, tout le temps, maintenant que j’y pense), les heures auxquelles je travaille, les lieux dans lesquels je travaille (chambre ? bibliothèque ? café ? cimetière ? parc ?), la quantité d’accès que j’ai à internet (seulement le soir tard avant de me coucher ? pas du tout pendant plusieurs jours), les types de plannings (depuis la to-do list vague et sans horaires assignés, à l’absence de plan, à l’indifférence vis à vis du plan). Je me suis aussi renseignée plus ou moins extensivement sur des questions aussi importantes que la posture, la disposition des affaires sur le bureau, l’ergonomie de mon siège et des appareils électroniques, l’importance des électrolytes, les différents sacs pour transporter mes affaires, la façon dont on utilise son corps quotidiennement, différentes méthodes pour accrocher des tableaux velleda à un mur froid en crépi, la méthode pour changer un câble de frein, différentes idées pour décorer une chambre, la planning fallacy, etc, etc.

Jeudi dernier, j’écrivais la chose suivante sur le travail, en lien avec le concept d’Ahimsa du boudhisme (et aussi d’aliénation dans les Manuscrits de Marx) :

« Apaiser la violence au sein de mon corps. Apaiser la violence de mon esprit sur mon corps. Apaiser la violence de mon esprit par rapport à lui-même. Apaiser les tensions de mon esprit par rapport aux autres. Leur laisser la liberté d’être sujets d’eux-mêmes et ne pas les prendre uniquement comme des objets de mes besoins, de désirs, de mes valeurs. De mes préjugés, en fin des compte.

Se libérer de l’étymologie du travail : que fondamentalement il signifie torture (tripalium) ne signifie pas qu’il doit être torture, que c’est là son essence, mais plutôt que c’est là son enfance, sa forme pré-humaine, son état impur de mensonge. Le travail est torture lorsqu’on l’aborde de façon fausse et sans réfléchir.

Si le travail est torture, alors il y a violence, du corps au sein de lui-même, de l’esprit sur le corps, de l’esprit par rapport à lui-même, de l’esprit par rapport aux autres. Il faut donc trouver un travail qui ne soit pas une torture. Que serait-il ? Déjà, un travail qui n’a pas une compréhension fausse de l’effort, du résultat et de sa valeur.

Le travail-torture comprend l’effort comme la douleur, comme l’expression physique de son intensité, comme la conquête de l’obstacle. Il comprend le résultat comme son unique produit, comme la seule chose qui lui donne de la réalité et comme la seule chose qui importe. Il comprend sa valeur comme la conjugaison de l’effort et du résultat, et parce qu’il se place déjà à l’extérieur de lui-même (dans l’incarnation physique de la douleur et la production physique du résultat), il place l’étalon de sa valeur à l’extérieur de lui-même. Ainsi, cette valeur-là doit être donnée de l’extérieur, par la louange ou le blâme d’autrui, par la comparaison avec autrui, par le quota. »

Le travail qu’il nous faut à la place, nous dirait Marx, c’est celui où je crée un objet qui ne m’aliène pas. Ce n’est pas le travail qui est aliénant, au contraire. Le travail, en tant qu’il me permet de produire un objet qui va répondre à mes besoins (physiques ou spirituels) me pose moi-même comme objectif (c’est-à-dire comme un être réel - et en tant qu’être réel, et humain, j’ai des besoins que je dois satisfaire - il n’y a plus d’être de moi si je ne vis pas, si je me meurs de faim), il fait de la nature qui m’entoure une nature humaine et il fait de mon humanité une humanité naturelle. Il me faut l’objet qui répond à mon besoin, et il me faut l’objet pour lequel je réponds à un besoin : la plante est rendue objective par le soleil, mais le soleil, lui aussi, est rendu objectif, effectif, par la plante. Il me faut des objets, des autres que moi auxquels je me rapporte, que ce soit en les produisant, en étant produit par eux, en étant avec eux. Il me faut un monde.

Jusqu’ici, on pourrait se croire dans une gradation éloquente vers la possession du monde et des autres. Mais ce n’est pas la logique qui est mauvaise, c’est la perspective. Pour que j’aie un monde, il faut qu’il y ait autre chose que la tyrannie peuplée d’esclaves [1], il faut qu’il y ait de véritables objets - c’est-à-dire des objets à qui on a laissé toute leur dynamique propre de sujets. Et comme je le disais en note, tout le monde est esclave en tyrannie, personne n’est sujet. (Pas plus l’ouvrier, que le capitaliste en proie au désir « sans fin et sans mesure » d’enrichissement.) [2] Le monde qu’il me faut, c’est celui où les objets sont des sujets, où ils peuvent être avec moi et non pas contre moi, c’est-à-dire en opposition à moi ou tout contre moi, disparaissant du fait de l’absence de regard que je leur porte. Et c’est bien sûr le monde où je suis aussi un sujet, où les autres objets me laissent ma dynamique libre de sujet [3].

Voilà donc une partie de ce que je sais, ou de ce que j’ai fait, au sujet, ou par rapport, au travail. Le résultat de tout cela ? C’est que (pourtant ?) je travaille de moins en moins. Il est difficile de parler de nos échecs, d’où ma procrastination pour écrire ici ces dernières semaines. On a l’impression de faire quelque chose de mal quand on échoue, et aussi quand on en parle. On aime tous dire que c’est dur, qu’on souffre, oui, mais qu’on va y arriver (n’est-ce pas ?). Mais c’est difficile de trouver une place à la parole qui échoue, qui erre, qui s’est méprise, qui s’est perdue, qui ne sait pas encore comment elle va se retrouver et qui n’a pas le luxe (le masque ?) de l’optimisme, ni le sien ni celui des autres. Ai-je essayé assez fort ? Ai-je essayé assez bien ? Mais « quand même », ce n’est pas si grave, non ? Sans doute pas - ou encore : je ne sais pas. Comment réussir à penser autrement, à se départir de la violence ? Je ne sais toujours pas. Je lis beaucoup de gens qui parlent de la valeur de la ténacité, de s’asseoir à son bureau, de continuer, « day in or day out », que les grandes réussites arrivent au terme de longs, patients et continus efforts. Qu’il faut s’en tenir là, s’y mettre et ne pas dire « mais »…

… Mais ! Oui, c’est sans doute la solution, mais elle est difficile, mais cela résiste. C’est frustrant, parfois (souvent ?), d’avoir l’impression de devoir encore apprendre à apprendre ; de ne pas savoir comment faire ; de devoir trouver. De ne pas avoir de vraie excuse, de ne pas avoir trouvé La Solution. De devoir admettre qu’après tout, il n’y a pas de Solution. Aucune autre que : demain, j’essaierai de nouveau. Et parfois, ça échoue. Voilà pourquoi, en attendant, faire de la place à cette parole de l’échec.


[1] Et n’oublions pas - maintenant, c’est Platon qui parle - que dans la tyrannie, nous sommes tous des esclaves, et le tyran tout autant que nous, lui qui s’est condamné à régner des foules instables, hypocrites et flatteuses tout en étant lui-même soumis au tumulte de ses propres désirs… Non pas que je veuille attirer votre sympathie sur le tyran, mais parce que je veux souligner que pour Platon, le dirigeant a deux corps sous sa garde : son corps propre et le corps civil. L’homme tyrannique, c’est celui qui est soumis à la tyrannie sur sa raison de ses désirs (cette partie que Platon propose de résumer au « désir de l’argent » - comment ? vous avez dit « capitaliste » ?) et de son ardeur (le désir de victoire et et d’honneur - comment, vous avez dit…). Et le tyran, c’est cet homme tyrannique qui est au pouvoir et qui, n’écoutant pas les hommes raisonnables (les philosophes, n’est-ce pas ? Nous sommes encore chez Platon), a pour conseillers les flatteurs de ses opinions et de ses désirs. Tout ça pour dire que dans la tyrannie, tout le monde est esclave, et donc personne n’est sujet.

[2] Notez comment je maîtrise enfin la typographie de la parenthèse. Je crois ?

[3] Dans le monde du travail, nous dit Marx, et surtout celui qui est l’usine, la manifestation la plus retentissante de l’aliénation de l’ouvrier, ce n’est pas seulement le fait que les objets qu’il produit, ainsi que les moyens de production ne lui appartiennent plus. C’est qu’il cesse de s’appartenir à lui-même (la dépense de sa force vitale ne lui donne même plus accès à suffisamment d’objets pour vivre), et qu’il commence à leur appartenir, à eux (les moyens de production). Les moyens de production (à savoir, et en premier lieu, les machines) sont du capital mort, mais le capital est toujours poussé par le désir d’enrichissement, de fructification. Il faut donc lui donner vie, et pour cela l’animer en utilisant les machines pour produire de la valeur. Il faut que l’ouvrier, sans cesse, par ses efforts, les réanime. Et les moyens de production posent ce besoin en exigence : ils exigent la force vitale de l’ouvrier, (ils le vampirisent), et ce besoin devient tellement impérieux que la considération de l’ouvrier disparaît. Dans le langage des moyens de production (pardonnez-moi la métaphore), l’ouvrier n’existe que pour les mettre en mouvement, il leur appartient, et son sommeil, son bien-être, sa santé, ses loisirs, son âge, tout cela n’est que secondaire (et n’est qu’accessoire). Voilà aussi comment l’ouvrier cesse d’être sujet. Il est privé de sa liberté et il est réduit à être l’objet et rien d’autre que l’objet de quelque chose d’autre. Voilà l’erreur (la crispation) de perspective dont je parlais : il n’y a pas de monde quand tous les objets sont réduits, quand on porte sur eux le regard intolérant qui ne fait d’eux qu’un seul aspect d’eux-mêmes - celui qui nous intéresse. Pour qu’il y ait un monde, nous voulons des sujets, qui sont des êtres omnilatéraux, et pour cela, il faut que nous les laissions être, que nous les laissions se présenter à nous tels qu’ils sont, dans leur pluralité (et non pas, tels que nous croyons qu’ils sont, ou voulons qu’ils soient). Comme quoi, l’éthique du travail est beaucoup plus complexe qu’on ne l’aurait cru. [4]

[4] Oui, je sais, il y a presque autant de notes que de corps de texte. Tant pis. Les philosophes aiment dire que la philosophie, au fond, ce n’est rien d’autre que d’écrire des notes dans la marge, ou en bas de page.