Semaines 11, 12 et 13

(03 décembre 2014)

- Si tu devais noter ta semaine de 0 à 10 ?
- Bah… 3 ?

I still need to study like… more.

Les moyennes, bien entendu, ça ne veut souvent rien dire. Après le pessimiste plutôt effervescent d’il y a presqu’un mois, les choses ont commencé à reprendre un peu de sens. Le scepticisme et le doute généralisé, c’est une situation vraiment fatigante, quand on n’en a pas l’habitude [1]. Puis j’ai reçu une mauvaise note en dissert, j’ai dormi beaucoup, j’ai mis une pause pendant une semaine au yoga pour me reposer plus, j’ai dépensé de l’argent utilement et j’ai bloqué internet quelques jours pour ne pas perdre du temps de repos en temps d’hypnotisation. J’ai réappris à accepter mes erreurs et mes fatigues.

Depuis, j’ai l’impression de ré-apprendre des choses qui ont toujours été sues. J’ai renoncé à faire fonctionner mon vélo et je vais en cours à pied, ce qui me permet d’écouter le cours passionnant de Claudine Tiercelin sur la valeur de la connaissance et d’être plus réveillée une fois que j’arrive en cours. Je me suis rendue compte (grâce à des conseils fort sages) que si j’étais fatiguée, c’était sans doute que je ne dormais pas assez, et je m’efforce de me coucher avant 23h. J’essaye d’être souple mais ferme sur la quantité de distractions que je consomme. Ce n’est pas un remède miracle. Il y a des jours où je suis fatiguée, où le soleil est dans le coma et où il ne se passe rien. Il y en a d’autres où il se passe beaucoup trop de choses, et le résultat est tout aussi vide. Parfois, toutes les options ont l’air d’avoir exactement la même quantité de sens et la même portée, et il devient difficile de faire le choix raisonnable. Parfois, le monde est totalement différent de ce qu’il semblait être, comme par caprice.

Que la vie est uniforme et le monde toujours le même. Mais le monde d'un homme malade ne ressemble pas à celui d'un homme robuste. Notre état d'esprit est différent selon que nous dormons ou que nous sommes éveillés. La joie et le chagrin changent tout pour nous. Le courage connaît des routes que la timidité ne peut deviner. Les affamés voient un monde inconnu des bien nourris.

Sextus Empiricus Esquisses Pyrrhoniennes

Mais il y en a aussi d’autres où j’ouvre un livre qui devient passionnant, où je découvre des idées qui sont complexes et intéressantes, où je me rend compte que ce que je croyais savoir est immensément différent de ce qui est [3].

Toutes ces opérations de renouvellement et de restauration des choses que je savais ou croyais savoir me plaisent et me passionnent. Je suis en train de réapprendre ou de re-comprendre comment on pose des questions et mène des dissertations, ce qui est frustrant après avoir passé une année à l’enseigner, mais qui m’est nécessaire. J’ai encore des efforts à faire. Je me rends compte aussi que je travaille beaucoup mieux quand je suis guidée par une question (un sujet de colle ou de dissert) que quand il faut simplement augmenter des sommes de connaissances de façon encyclopédique. Mais surtout, j’aime les textes et les cours qui mènent ce projet-là, de renouveau et de restauration, de façon honnête et passionnée.

Ce sera bientôt les vacances. D’ici-là, il me reste une dissertation à écrire, que j’ai décidé de faire sans temps limité pour pouvoir maîtriser vraiment les arguments que j’apporte, et un commentaire de Marx. Ces temps-ci, j’avance de façon assez spontanée, selon mes intérêts et mon énergie, avec un planning qui est plutôt une feuille de route, et avec un esprit qui génère tous les jours des projets qui n’ont rien à voir avec l’agrég, et que j’essaye d’accommoder dans la mesure du possible. C’est que j’ai envie d’enthousiasme.


[1] Ne vous méprenez pas, cependant. Le scepticisme, ou plutôt la version soutenue par Pyrrhon puis celle de Sextus-Empiricus, est une doctrine qui soutient l’impossibilité de l’adéquation de nos sensations ou de nos croyances avec la réalité. Chez Pyrrhon, c’est en raison du caractère à la fois instable, indifférent et indéterminé du monde mais aussi de nos capacités de connaître, de sorte que tout n’est qu’apparence : il n’y a rien derrière les apparences qui soit de l’ordre de la substance, il n’y a que du toujours mobile et du toujours variable. Chez Sextus-Empiricus (qui a reconstitué bien longtemps après un scepticisme qu’il a déclarer placer dans la filiation de Pyrrhon), le nihilisme radical de Pyrrhon est nuancé avec le développement d’une position de doute : nous ne savons pas si la connaissance est possible ou non, et nous ne savons pas comment le monde est en vérité [2]. Donc, je disais, ne vous méprenez pas : le scepticisme assumé et bien mené est supposé mener à l’aphasie (se taire, c’est-à-dire ne pas porter de jugement sur le monde parce que l’on suspend son jugement) et finalement à la sérénité et la paix de l’âme.

[2] Un exemple merveilleux de ce besoin de mettre en place un scepticisme qui porte aussi sur le scepticisme lui-même se trouve chez Clitomaque, sceptique de l’Académie qui s’est donné pour tâche de compiler et de systématiser les enseignements de son maître sceptique Carnéade. Clitomaque faisait reposer ce système qu’il avait organisé sur deux propositions : la suspension du jugement, selon Carnéade, devait porter sur tout ; lui, Clitomaque, n’était pas certain d’avoir compris le fond de la pensée de son maître !

[3] Notamment, les stoïciens. Vous croyez peut-être, comme moi jusqu’à samedi dernier, que les stoïciens prônaient une forme de renoncement face au monde, « changez vos désirs plutôt que l’ordre du monde », et que finalement, rester impassible, c’est se détacher du monde et lui donner moins d’importance, que c’est finalement une posture très « cool », un peu indifférente ? Passons sur la confusion entre stoïque et stoïcien, mais surtout : le stoïcisme est une doctrine tout à fait dogmatique. Oui, l’individu doit travailler à changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, non pas tellement parce que le monde ne se pliera pas à ses caprices, mais parce que le monde est parfait. Le monde a été créé comme la maison des dieux et des hommes, nous y sommes chez nous (d’où le fait que notre maîtrise de la terre et des animaux soit normale) et les représentations que nous recevons du monde sont parfaites, claires et accompagnées d’un sentiment d’évidence qui nous confirme la réalité des choses en question. La seule chose qui nous empêche de nous en rendre compte, ce sont des opinions erronées et éventuellement des maladies de nos sens ou de notre esprit, comme la folie ou l’ivresse. Ce n’est pas facile de faire moins « cool » [4].

[4] Voilà, nous en sommes à la philosophie comme cour de récré.