La politique culturelle

 

 

A. Les fondements des politiques culturelles

1. Les effets externes de la dépense culturelle

 

L’argument le plus souvent invoqué pour défendre les politiques interventionnistes en matière de culture consiste à insister sur retombées positives de la culture sur le plan politique et sur le plan économique (NB : on insistera ici plus particulièrement sur les aides aux spectacles vivants. Les dépenses d’entretien du patrimoine ont toutefois des motivations proches).

 

a. politiques

- La culture dissipe la mauvaise humeur des nations (argument développé par Adam Smith) ; une vie culturelle riche, un grand nombre de spectacles, etc., contribuent à l’amélioration de la qualité de vie générale ; les aides à la culture peuvent être alors assimilées aux actions en faveur du paysage et de l’environnement.

 

- Spectacles et fêtes sont nécessaires au déchargement des tensions collectives. Faites du rap, pas la guerre ! L’Etat doit organiser festivals et événements, rituels modernes qui assurent la cohérence du lien social ; les artistes ont ici bien sûr un rôle clé, comme principaux agents de cohésion.

 

- La vie culturelle d’un pays est gage de liberté. L’art est un élément essentiel de la vie politique en démocratie. Les oeuvres d’arts révèlent les conflits, posent les questions de fond ; le théâtre est un lieu de réflexion politique (de Sophocle à Brecht). Preuve de ceci : les régimes totalitaires ont tous enfermé leurs artistes.

 

- Les milieux culturels sont le lieu de contacts internationaux et d’échanges d’une grande richesse. L’art contribue ainsi à l’amitié etre les peuples. Une vie culturelle riche, c’est aussi du prestige sur la scène internationale ; les pays qui soutiennent les arts fascinent : la culture est un enjeu de pouvoir.

 

b. économiques

 

D’après d’assez nombreux rapports, les dépenses culturelles sont source de richesse à long terme.

 

- Le soutien à la création artistique a d’abord des conséquences indirectes sur les industries culturelles. Le théâtre est un laboratoire de recherche et un viver pour le cinéma, le cinéma d’auteur pour le cinéma grand public, qui génère lui même d’importants profits. 

 

- Les arts et la culture contribuent au tourisme. En France, l’investissement culturel est ainsi devenu partie intégrante des politiques d’aménagement du territoire. Giuliani, maire de New York, a annoncé en 1992 que la ville de New York verserait des bourses à des institutions culturelles : la culture aurait eu un impact économique de 55 milliards de francs pour la ville, en frais de transports, d’hôtellerie et de restauration, liés à l’activité culturelle.

 

- Enfin, encore une fois au niveau international, l’existence d’une vie culturelle riche et de haute qualité est un argument pour la venue d’étudiants étrangers comme pour l’installation de sièges sociaux de multinationales ou d’organisations internationales. Dépenser pour la culture, c’est attirer des populations fortunées qui dépensent sur place leurs revenus.

 

2. les particularités du produit culturel

a. La culture : un bien collectif

 

L’intervention de l’Etat en matière culturelle est justifiée par la particularité du produit culturel. Si les arts ont bien une influence positive, c’est sous forme d’effets externes (on parle d’effets externes chaque fois que des individus ou des firmes sont affectés dans leur activité par l’existence du bien ou du service, sans que le producteur puisse être payé de retour.)

Le bien culturel a un caractère de bien collectif : sa consommation par un individu n’est pas exclusive de la consommmation de la même quantité du même bien par un autre individu. Il est indivisible, et profite globalement à l’ensemble de la communauté. L’Etat, en répartissant la charge par l’impôt, évite qu’une partie des citoyens adoptent un comportement de « passager clandestin », c’est-à-dire se refusent à financer un bien dont ils profitent, directement ou indirectement.  

Enfin, le développement culturel, par les aides à la création, a pour but de constituer un legs pour les générations futures ; et l’entretien du patrimoine vise à ne pas épuiser les biens dont nous avons héritées.

b. le spectacle vivant : un secteur en déficit structurel (loi de Baumol)

 

Le spectacle vivant est, du point de vue de la structure du travail, un secteur « archaïque », caractérisé par une productivité faible du travail, et surtout où les gains de productivité ne peuvent être que minces. Le travail y est en effet constitutif du produit fini, il ne saurait être remplacé sans que le produit soit dénaturé. Or les salaires des métiers artistiques s’alignent sur ceux des autres secteurs, où les progrès techniques ont entraîné d’importantes hausses de productivité. Les coûts relatifs du spectacle vivant ne peuvent donc que croître, et seule une hausse du prix du billet peut compenser en partie cette hausse, au risque de réduire la demande et les recettes.

Cette loi, énoncée par Baumol a été vérifiée par beaucoup d’études. Il est possible toutefois de la contester sur certains points. D’abord, on constate que les salaires ont évolué moins vite dans ce secteur que dans d’autres depuis la 2nde Guerre Mondiale (ce qui sigifie un appauvrissement relatif des artistes du spectacle). Ensuite, l’hypothèse de la sensibilité de la demande au prix n’est pas vérifiée. Enfin, le travail n’est pas tout à fait incompressible. On compense parfois la hausse structurelle des coûts par un « déficit artistique » ; un acteur tient plusieurs roles, on diminue le nombre de répétitions, et l’on représente moins d’auteurs vivants, ce qui limite le montant de droits à verser (ces faits économiques entraînent aussi une évolution des formes : on écrit de plus en plus de pièces brèves à peu de rôles).

c. Les particularités de l’offre : la vie d’artiste

D’après la plupart des études, l’artiste qui meurt de faim est un être mythique. Les chiffres cependant ne sont pas très clairs, et comme les études ne prennent pas toutes en compte les mêmes données (qui inclure et qui exclure dans les statistiques ? ), les conclusions varient largement. On note toutefois quelques constantes  

Rémunérations inférieures

Les artistes touchent globalement moins que les autres professions (les chiffres concernant l’écart sont variables et controversés). L’artiste jouit par contre d’un grand prestige social. Il engrange des profits symboliques qui peuvent parfois se transformer en profits matériels (invitations, résidences, mécénat, etc.).

Il existe de grandes disparités entre les générations (le salaire augmente plus qu’ailleurs avec l’âge) et entre les branches (les acteurs et metteurs en scène sont mieux payés que les danseurs et les musiciens). Il existe surtout d’énormes disparités entre les individus : certaines stars ont des revenus très élevés, tandis la majorité des artistes se contentent de revenus très faibles.

Risques et incertitudes

Les carrières des artistes sont incertaines ; le succès peut ne jamais venir ; il peut ne pas durer, d’autant que le monde des arts entretient modes et reniements pour des raisons commerciales (renouvellement des produits qui incite à la consommation).

L’organisation même de l’activité, autour de projet, entraîne un recours massif à l’itermittence, qui là encore n’assure pas la stabilité aux artistes.

En outre, l’artiste se pose plus qu’un autre le problème de sa propre valeur sur le marché du travail, laquelle dépend autant de données objectives (maîtrise technique dans son domaine, laquelle a souvent nécessité de longs investissements en temps) que de facteurs incontrolables (succès inattendus, engouement du public, parfois généré artificiellement par un processus publicitaire, l’effet Star Academy).

Multiactivité

Pour s’assurer une certaine stabilité, ou tout simplement parce qu’ils ne parviennent à vivre de leur activité artistique, particulièrement dans leur jeunesse, les artistes exercent une activité secondaire. Celle-ci peut être directement en lien avec leur art (enseignement de la musique pour les musiciens, etc.), ou plus distante (vendeur à la FNAC, hôte ou hôtesse d’accueil pour ls comédiens). Le recours à la multi-activité ne concernerait que 10% des individus exerçant un profession culturelle (contre 3% de la population globale), mais ce chiffre ne prend en compte pas en compte les nombreux cas où l’activité non-artistique génère plus de revenus que l’activité artistique.

 

 

 

 

B. Les formes des politiques culturelles

 

On peut opposer deux modèles en matière d’implication de l’Etat dans la culture : un modèle anglo-saxon, peu interventionniste et encouragant surtout le mécénat, et un modèle français ou d’Europe du Sud beaucoup plus interventionniste. Notons que l’existence d’un ministère de la culture dont le budget s’élève à 1% du budget du gouvernement est une spécificité française.

 

1. La tradition interventionniste française

 

La tradition d’intervention du pouvoir en matière culturelle commence avec François Ier et Louis XIV, qui soutiennent les artistes par des bourses et commandent des oeuvres d’art. Cette tradition s’est perpétuée. Le préambule de la constitution de 48, repris dans celle de 56, stipule que la « nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. »

Le ministère de la culture créé en 56 sous la direction de  Malraux est une grande nouveauté : il regroupe des domaines autrefois dispersés : les arts et lettres relevaient jusque là de l’éducation, et le cinéma de l’industrie. Les commandes publiques et les grands travaux (sous Pompidou, Mitterrand, etc.) sont par contre dans la tradition du monarchisme éclairé.

Les aides directes sont accompagnées d’aides indirectes : quotas imposés aux chaînes nationales et radios, taxes parafiscales qui sont redistribués (taxes sur les billets d cinéma et théâtre), statut particulier pour les intermittents du spectacle, etc.

Le budget de la culture en 2001 se répartissait ainsi :

·      Ministère de la culture : 2549 millions d’euros (= 0,98% du budget de l’Etat). 20% du budget du ministère de la culture va au théâtre et spectacles vivants, 2,5 % au cinéma.

·      Régions : 242 millions d’euros

·      Départements : 784 millions d’euros

·      Communes : 3590 millions d’euros

·      Autres ministères : 3050 millions d’euros en 2000

On voit bien que la politique d’aide culturelle se fait à différents niveaux, géographiquement, mais aussi par différents ministères. Cet éclatement relatif des niveaux d’action des pouvoirs publics permet en outre d’assurer la pérennité de la vie culturelle ; elle met les artistes relativement à l’abri des changements brusques de budgets ou de canons esthétiques lors de changements de majorité.

 

2. Le mécénat

 

Le mécénat est une pratique très ancienne, pratiquée dès le monde antique, et qui est aujourd’hui le mode de financement principal de la culture dans les pays anglo-saxons, notamment aux Etats- Unis. L’idée consiste à présenter le soutien aux arts comme un devoir des citoyens les plus riches, par lequel ils redistribuent leur richesse à la communauté, et qui leur permet d’acquérir un peu du prestige dont jouissent les artistes. Le mécénat est donc encouragé socialement, mais l’Etat y ajoute un encouragement financier : les dons aux organismes d’aide à la culture sont généralement exonérés d’impôts ; plus les revenus sont élevés, plus l’aide à la culture devient donc rentable, d’autant qu’elle s’accompagne pour les sociétés ou les individus qui la pratiquent d’un gain en matière d’image qui peut avoir des retombées économiques positives. Cette pratique que le ministre actuel souhaite développer en France y existe déjà sous certaines formes. Les statuts de membre bienfaiteur, à la Comédie Française par exemple ou dans d’autres institutions, sont ainsi une forme de mécénat, et s’accompagnent de privilèges honorifiques. 

Le mécénat est souvent critiqué : on ne contrôle en effet alors ni le montant ni l’utilisation des fonds alloués. On craint de voir ainsi encourager un art conservateur et favorable aux puissants, ou un art de faible qualité. De fait, d’après une étude de Paul di Maggio (1986), la nécessité de justifier la dépense entrâint à privilégier des opérations à forte visibilité et des programmes peu risqués. Les mécènes seraient indifférents au mérite artistique de ceux qu’ils soutiennent.

Mais on peut tenir aussi le raisonnement inverse : le mécénat, surtout le mécénat privé, permet mieux que la bureaucratie d’Etat de découvrir et soutenir efficacement les artistes les plus doués. Les subventions publiques tendent au contraire à parvenir à des artistes déjà reconnus et installés, et entraîneraient ainsi un certain académisme.

 

3. Les débats que soulèvent la politique culturelle

a. Elitisme ou démocratisation ?

 

Le ministère de la culture, à mi-chemin de l’éducation et de l’industrie, doit remplir une double mission : favoriser d’une part l’entretien du patrimoine et la création culturelle ; favoriser d’autre part l’accès du peuple à la culture. Or ces deux missions sont parfois en contradiction l’une avec l’autre. Le débat se centre autout de l’opposition entre élitisme et démocratisation de la culture. La ministère doit-il subvetionner en priorité l’accès du peuple à la culture (par une politique de baisse des prix du billet de spectacle, ainsi qu’une action éducative spécifique), ou privilégier la qualité des spectacles produits (en augmentant les moyens alloués aux structures de production) ? Etant donné que ce sont les plus riches et les plus instruits qui vont au spectacle, au musée, etc, une politique de hausse de la qualité a des effets anti-redistributifs. On peut toutefois constater une certaine redistribution des plus riches aux plus instruits, notamment aux jeunes en formation.

Certaines politiques de subventions signeraient en outre le triomphe de l’intérêt du producteur sur l’intérêt des consommateurs. L’excès de subventions dans certains domaines pourrait entraîner une politique de surqualité, qui privilégie les expostions les plus savantes, les spectacles les plus novateurs, par lequel les artistes cherchent à plaire avant tout à leurs pairs, et qui entraîneraient un risque de rupture avec le public. Il n’est pas certain toutefois a priori que de telles création ne puissent en rien susciter un engoument populaire, mais c’est de fait ce qu’on constate. Cependant, ce sont de telles créations qui entraînent la plupart des effets externes bénéfiques (prestige international, tourisme de luxe, etc.) recensés plus haut.

b. Court terme ou long terme ?

 

Certains analystes remettent en question les effets externes bénéfiques des dépenses culturelles. D’une part, rien ne prouve que des sommes comparables dépensées autrement n’auraient pas entraîné des retombées comparables, voire supérieures. D’autre part, dans le cas du tourisme, il est possible que les dépenses culturelles n’enrichissent une ville ou une région qu’au détriment des autres.

D’autre part, l’argument des effets externes positifs a des conséquences potentiellement néfastes : on en vient à chercher des retombées à court termes pour toute dépense culturelle, et l’on privilégie folklore et art formaté au détriment de projets plus ambitieux ou à plus long terme, dont les retombées sont moins certaines.

c. Décentralisation ou centralisation ?

 

Il faut aussi soulever la question de la décentralisation. Selon que l’on recherche plutôt une politique de prestige international ou de qualité de vie locale, qu’on vise plutôt le développement du tourisme intérieur ou qu’on cherche à attirer une clientèle fortunée internationale, on privilégiera centralisation ou décentralisation par l’allocation de ressources au niveau central ou local, et en imposant ou non la localisation en province en contrepartie d’une aide financière.

d. Entretenir ou développer ?

 

Enfin, il faut se demander si l’on considère plutôt la culture comme le maintien d’une tradition (nationale ou locale) qui cimente une identité déjà existante, ou comme un lieu de recherche et de réflexion sur l’avenir, qui ouvre le pays à l’étranger. On accuse à tort le FN de runier la culture : les fonds sont alloués à l’entretien du patrimoine national, plutôt qu’au développement d’un cosmopolitisme élitiste. Il existe une politique culturelle progressiste, et une politique culturelle réactionnaire.

 

 

 

Faut-il se plaindre du coût de la vie culturelle, somme toute relativement modeste, ou ne faut-il pas y voir le signe qu’une nation est adulte et prospère ? Telle est l’alternative que propose Françoise Benhamou. Les budgets culturels sont souvent les premiers affectés en cas de crise, et de fait, il est peut-être normal, en termes de calcul politique, qu’on cherche à privilégier le court terme sur le long terme et le visible sur l’invisible. Certes, la politique culturelle donne prise à débat ; mais cesser de soutenir la culture, c’est à long terme voir disparaître et les artistes et leur public, et c’est sans doute condamner le pays à la mort spirituelle.