Histoire des sondages dĠopinion

 

 

La quantification des faits sociaux a de tout temps intŽressŽ les pouvoirs centraux. Au Moyen-ċge, des recensements de soldats et dĠhabitants Žtaient effectuŽs afin de lever des armŽes et de collecter les imp™ts. En France, les intendants royaux Žtaient ˆ lĠaffžt de toute information sur les habitants des communes, leurs biens, leurs revenus, mais aussi les Žventuelles rŽsistances de la part de certaines catŽgories de sujets. Ainsi, lĠadministration de Louis XV rŽalise-t-elle en 1745 ce qui est considŽrŽ comme la premire forme des grandes enqutes dĠopinion. Dans ses directives aux grands intendants de province, le contr™leur gŽnŽral explique quĠil sĠagit dĠŽtablir un Žtat de la richesse et de la pauvretŽ des peuples des provinces, de dŽnombrer les garons sujets ˆ la milice et capables de porter les armes, de dresser lĠinventaire des ressources de chaque ville, et surtout, ce qui est nouveau, de Ç semer les bruits dans les villes franches de votre dŽpartement dĠune augmentation dĠun tiers sur le droit des entrŽes, et de la levŽe dĠune future milice de deux hommes dans chaque paroisse. Vous recueillerez avec soin ce quĠen diront les habitants et vous en ferez mention dans lĠŽtat que le roi vous demande. È Si la propagation de rumeurs nĠest pas un instrument nouveau, la consignation systŽmatique des effets de leur diffusion par un rŽseau dĠobservateurs dissŽminŽs dans tout le pays est en revanche inŽdite. Les cahiers de dolŽance sont un second exemple de cette Ç consultation È directe des populations. Mais lĠAncien RŽgime est dŽpassŽ par les millions dĠinformations recueillies dans ces cahiers en 1789.

Au XIXme sicle, la police dŽveloppe particulirement ses activitŽs dĠobservation, et porte son attention sur les mouvements qui agitent les Ç classes dangereuses È susceptibles de renverser les rŽgimes en place. Les mŽthodes quantitatives permettent de sĠintŽresser notamment ˆ la corrŽlation entre ch™mage, pauvretŽ et criminalitŽ. Il sĠagit, Ç par le calcul, de ma”triser suffisamment les faits sociaux pour Žviter de cožteuses rŽvolutions È (Adolphe QuŽtelet, qui pratique la Ç physique sociale È). Le fait social, ainsi construit, est livrŽ dans la presse ˆ la discussion publique, et porte progressivement sur des sujets de plus en plus variŽs : la frŽquence des actes dŽlictueux, lĠalphabŽtisation, le nombre des cafŽs, etc.

 

Les Ç votes de paille È aux Etats-Unis

La premire tentative de saisir une opinion hors de son expression formelle directe ˆ lĠoccasion dĠune Žlection est probablement celle des Ç votes de paille È (straw votes) organisŽs aux Etats-Unis ds le dŽbut du XIXme sicle. Il sĠagit de simulations de joutes Žlectorales ˆ venir, que des journaux rŽalisent en interrogeant leurs lecteurs, Ç sans discrimination de partis È. Par exemple, lors de lĠŽlection prŽsidentielle de 1824, le Harrisburg Pennsylvanian et le Raleigh Star publient les rŽsultats de deux votes de paille, premires enqutes dĠintention de vote jamais effectuŽes. Les modalitŽs en sont multiples : bulletin ˆ dŽcouper dans le journal et ˆ renvoyer, urne installŽe ˆ la sortie des bureaux, journalistes interrogeant des passants dans les galeries marchandes ou dans la rue. Ce type dĠenqute se dŽveloppe jusquĠˆ la premire moitiŽ du XXme sicle. Mais ces votes semblent avoir ŽtŽ utilisŽs avant tout comme artifices publicitaires pour faire vendre un journal et, ˆ lĠoccasion, promouvoir les idŽes politiques de ses propriŽtaires. Ces enqutes portent sur des Žchantillons trs larges, mais ceux-ci sont constituŽs de faon compltement alŽatoire sans aucune garantie de reprŽsentativitŽ. CĠest pourquoi elles ne rŽsistent pas longtemps ˆ la concurrence dĠune nouvelle mŽthode fondŽe scientifiquement sur le tirage dĠun Žchantillon reprŽsentatif.

 

Du marketing au sondage

E. Roper, ex-reprŽsentant de commerce, publie en 1935 une enqute menŽe auprs de 3 000 AmŽricains et portant sur leur attitude vis-ˆ-vis de sujets dĠactualitŽ[1]. Cette innovation Žditoriale est une application directe de mŽthodes de la recherche marketing en pleine expansion, fondŽes notamment sur le principe de lĠŽchantillonnage reprŽsentatif. G.H. Gallup, journaliste et publiciste, fonde quelques mois plus tard lĠAmerican Institute of Public Opinion. LĠŽlection prŽsidentielle de 1936 est lĠoccasion dĠune confrontation directe entre diffŽrentes mŽthodes dĠanticipation des rŽsultats Žlectoraux. La revue Literary Digest rŽalise ˆ partir de lĠannuaire tŽlŽphonique un Ç vote de paille È auprs de 10 millions de personnes : celui-ci prŽvoit la victoire de Landon sur Roosevelt. Au contraire, lĠinstitut Gallup, ˆ partir dĠun Žchantillon de quelques milliers de personnes plus rigoureusement Žtabli, prŽdit lĠŽlection de Roosevelt avec 56% des voix. Celui-ci lĠemportera, avec 62% des voix. Si lĠerreur reste importante, elle semble alors mineure et la mŽthode Gallup est consacrŽe. Une nouvelle spŽcialitŽ appara”t, indŽpendante de la presse, et fournisseur assidu de celle-ci : lĠInstitut signe un accord de publication avec 60 journaux (110 en 1940). Dans le Washington Post, lĠenqute hebdomadaire du Ç Dr Gallup È est publiŽe sous la rubrique Ç America speaks È. Ce mouvement participe ˆ lĠessor simultanŽ, dans les milieux universitaires, dĠune science du journalisme et dĠune science des marchŽs, et inaugure la nouvelle science de lĠopinion.

Les sondages prŽdictifs sont cependant mis en dŽfaut en 1948 : ils annoncent une Žcrasante victoire de Dewey ˆ la PrŽsidence, cessant mme dĠeffectuer des enqutes trois semaines avant le scrutin tant celui-ci lui para”t acquis. Or Truman lĠemporte et prŽcipite les sondages dans une grave crise (le jour de son investiture, les sŽnateurs de lĠIndiana observent une minute de silence Ç ˆ la mŽmoire du Dr Gallup ÈÉ). Effet surprenant, leurs commandes ne baisseront quasiment pas. LĠinteraction entre les instituts et agences, les universitŽs, les journaux, un temps menacŽe, sort en fait renforcŽe car la controverse contribua ˆ Žclaircir les positions. La mŽthode des quotas est abandonnŽe aux Etats-Unis au profit de la mŽthode alŽatoire, plus lourde mais plus fiable. LĠopinion publique passe du statut de croyance socialement fondŽe, dĠidŽal politiquement instable et dĠobjet scientifiquement insaisissable ˆ celui de notion politiquement lŽgitime (elle tire sa force de celle du nombre dŽmocratique), scientifiquement Žtablie (par le nombre statistique) et socialement efficace (cĠest la moins mauvaise des mesures de lĠopinion, simplifiant sous forme de chiffres et tableau la fiction thŽologico-politique quĠŽtait jusquĠalors lĠopinion publique)[2].

 

 

LĠintroduction des sondages dĠopinion en France

En 1938, Jean Stoetzel, agrŽgŽ de philosophie attirŽ par les statistiques et la sociologie, tente dĠintŽresser les journaux ˆ cette technique venue dĠAmŽrique, quĠil baptise Ç sondage È afin dĠinsister sur son aspect de prŽlvement dĠinformation sur un petit nombre de personnes. Il fonde lĠInstitut Franais dĠOpinion Publique (IFOP), qui sĠintŽresse trs vite ˆ des sujets politiques, suscitŽs par les ŽvŽnements. A lĠoccasion des accords de Munich, ratifiŽs par la Chambre des dŽputŽs par 535 voix contre 75 (soit 87,5% de OUI, 12% de NON, 0,5% dĠabstentions), le sondage dĠopinion qui pose la question : Ç Approuvez-vous les accords de Munich ? È obtient une majoritŽ beaucoup plus faible de OUI (57%, et 37% de NON, 6% dĠabstentions). Le sondage est Žgalement utilisŽ pour apprŽcier des sentiments plus vagues, comme lĠestimation de la probabilitŽ dĠun ŽvŽnement. Ainsi une Žtude effectuŽe en juillet 1939 indique que 45% des Franais ne croient pas que Ç nous aurons la guerre en 1939 È. Ce type de sondage pose des problmes dĠinterprŽtation que lĠon retrouve sans cesse : a-t-on affaire ˆ un souhait implicite, ˆ un pronostic ou bien ˆ un refus ? De plus, cela montre dŽjˆ que des types variŽs dĠenqutes sont regroupŽes sous lĠappellation Ç sondage dĠopinion È, ce qui rend floues des barrires bien rŽelles entre des questions dĠopinion (Ç voulez-vous que la guerre ait lieu en 1939 ? È) et des questions de type prŽdictif, voire astrologique, comme lĠexemple ci-dessus.

LĠaspect qui semble fasciner les promoteurs des sondages en France est le miracle du traitement statistique non manipulable et rigoureux. Il impressionne Žgalement dĠautres milieux,, comme la CGT qui Žcrit avec prudence dans son organe de presse : Ç Un instrument nouveau est ainsi fourni ˆ la dŽmocratie pour conna”tre objectivement lĠŽtat de et les mouvements de lĠopinion. Souhaitons que le gouvernement sache, parfois, tenir compte des rŽsultats obtenus È[3]. Mais un a priori nŽgatif vis-ˆ-vis de cette invention amŽricaine est Žgalement lisible : Ç Chez nous, lĠopinion publique est beaucoup plus nuancŽe Ñvin, tradition et glorieux passŽ Ñ quĠau pays des tracteurs. È[4] ; Ç Le statisticien amŽricain la passe au grilling, lĠopinion publique, et en tire des aveux spontanŽs È[5].

LĠimpulsion donnŽe par le gouvernement du front populaire aux grandes enqutes sociales (effets des congŽs payŽs, scolarisation, etc.) est ˆ lĠorigine du dŽveloppement dĠinstitutions utilisant les techniques du sondage. Les activitŽs de sondage se poursuivront pendant lĠOccupation. Ainsi Stoetzel dirige-t-il ˆ la Fondation Alexis Carrel lĠŽquipe de Ç psychologie sociale È et celle de Ç sondages et statistiques È. LĠeugŽnisme dĠAlexis Carrel et de lĠEtat franais de Vichy sĠillustre dans la mission de la Fondation, chargŽe de Ç procŽder ˆ des enqutes tant en France quĠˆ lĠŽtranger, dĠŽtablir des statistiques, de constituer une documentation sur les problmes humains, dĠŽquiper des laboratoires, de rechercher toutes solutions pratiques et de procŽder ˆ toute dŽmonstration en vue dĠamŽliorer lĠŽtat physiologique, mental et social de la population È[6]. Vichy crŽe un autre rŽseau, quĠelle ne contr™le pas politiquement : le Service national de la statistique (SNS), dirigŽ par RenŽ Carmille vise ˆ Žtablir un fichier central recensant quantitŽ dĠinformations sur chaque habitant. Il attribue ˆ chacun un numŽro dont le principe sera repris pour devenir le numŽro individuel de sŽcuritŽ sociale. Le projet officieux de Carmille est de prŽparer en zone libre un service de mobilisation dĠune armŽe de centaines de milliers dĠhommes. Il fait passer pour cela les effectifs du SNS de 200 ˆ 7 000, mais son projet Žchoue car la zone Sud est occupŽe fin 1942. RenŽ Carmille crŽe lĠENSAE en 1943. Le SNS devient ˆ la LibŽration lĠInstitut national de la statistique et des Žtudes Žconomiques (INSEE) (cf Ç Instituts et organismes È). DĠautres organismes publics (INED) ou instituts privŽs (SECED, SOFRES, NielsenÉ) voient le jour dans les annŽes 45-60. Le perfectionnement des mŽthodes de calcul et lĠusage de lĠordinateur soutiennent ce dŽveloppement. Ils permettent Žgalement de diminuer le temps dĠobtention des rŽsultats aprs lĠenqute, condition nŽcessaire aux sondages politiques. Le premier, P. Mends-France commande ˆ lĠIFOP une enqute sur lĠŽtat dĠesprit des Franais. Guy Mollet, en 1956, fit poser la question : Ç Si lĠactuel prŽsident du Conseil quittait le pouvoir, qui, selon vous, serait le mieux placŽ pour lui succŽder ? È La rŽponse majoritaire fut Ç De Gaulle È.

Les sondages sont employŽs massivement en France ˆ partir des annŽes 70.



[1] Fortune, juillet 1935.

[2] Lo•c Blondiaux, La Fabrique de lĠopinion, Une histoire sociale des sondages, coll. Science politique, Seuil, 1998.

[3] Le Peuple, 22 aožt 1939.

[4] Le travailleur de Gien, 22 juillet 1939.

[5] Le Canard encha”nŽ, 26 juillet 1939.

[6] Ç Science et thŽorie de lĠopinion publique, hommage ˆ Jean Stoetzel È, Retz, ActualitŽs des sciences humaines, Paris, 1981.