Qui sont les sondeurs ?

 

 

1. Les instituts de sondage

 

En France, les sondages politiques constituent une vitrine de luxe pour les grands instituts. Parmi leurs diverses activitŽs, ils contribuent le plus ˆ leur notoriŽtŽ tout en reprŽsentant une faible part de chiffre dĠaffaire. Ces instituts se consacrent en effet dĠabord aux Žtudes marketing et commerciales. Ainsi, le groupe Taylor Nelson Sofres, c™tŽ ˆ la Bourse de Londres et prŽsent dans quinze pays, est spŽcialisŽ dans les tests auprs de consommateurs (en particulier dans lĠindustrie automobile, la santŽ et les tŽlŽcoms) et dans la mesure de lĠaudience tŽlŽvisuelle.

 


Chiffre dĠaffaire total des six principaux instituts de sondages en France (en MÛ : millions dĠeuros) et part des sondages politiques (%).

 

 

A c™tŽ de ces grands groupes existent une grande quantitŽ de petites entreprises de moins de six salariŽs (un peu moins dĠun millier en France), souvent ŽphŽmres, qui sous-traitent leurs services auprs des grands groupes (dont leurs employŽs sont souvent issus) ou sĠorientent souvent vers le marketing ou le conseil. La croissance dans ce secteur, explosive depuis trois dŽcennies (le chiffre dĠaffaire total passe de 70 MF en 1970, ˆ 548 MF en 1984, chiffre rŽalisŽ en 1994 par les trois plus grands groupes) a semblŽ se stabiliser et mme reculer au milieu des annŽes 90 (baisse annuelle de 1 % du chiffre dĠaffaire total). Le dŽveloppement apparent ne serait plus dž quĠˆ la prolifŽration de petits instituts par scissions successives.

A lĠexception de lĠIPSOS et du CSA,  qui sont majoritairement la propriŽtŽ de leurs fondateurs, les grands instituts appartiennent ˆ des groupes financiers et industriel. Ainsi le groupe SOFRES, qui possde Louis-Harris France, est dŽtenu ˆ 51 % par FIMALAC (Financire Marc Ladreit de Lacharrire), BVA par PŽbereau, et lĠIFOP appartient ˆ 52 % ˆ Laurence Parisot (Parisot est le 2me constructeur mondial de meubles). Une interaction problŽmatique appara”t donc entre les instituts et les mŽdias que possdent aussi ces groupes financiers, susceptibles dĠorienter le dŽbat autour de leurs intŽrts. Hormis les scrutins, aucun ŽlŽment extŽrieur ˆ ces groupes ne vient perturber la scne des Žchanges publics fondŽs souvent sur lĠanalyse de sondages, donnŽe brute Ç scientifique È dont sĠalimentent nombre dĠanalystes, dĠŽditorialistes, et de reporters.

En France, les instituts ne sont pas officiellement affiliŽs ˆ un parti ou ˆ un candidat, comme cĠest le cas aux Etats-Unis : la directrice de lĠIFOP souligne quĠen politique et contrairement au marketing, Ç nous ne signons pas de clause de non-concurrence È[1]. Cela nĠen prŽsente pas moins un danger pour lĠexercice de la dŽmocratie, comme on a pu le voir en Russie ou en Italie. En Russie, le mouvement Russie dŽmocratique a crŽŽ son propre centre de recherches sociologiques, Ç Rossika È ; le parti RŽpublicain a crŽŽ le centre Ç Ecoute È ; et plusieurs journaux ŽditŽ par des contres de sociologie ont adoptŽ des positions partisanes. Le faussage du jeu dŽmocratique sĠest Žgalement manifestŽ de faon flagrante en Italie lors de la campagne lŽgislative de 1994. Durant toute la campagne, lĠinstitut Diakron, appartenant ˆ la holding Finninvest - propriŽtŽ de Silvio Berlusconi - a crŽditŽ Forza Italia de 10 % de voix de plus que le score du parti aprs le passage aux urnes. Si ce gonflement du score semble avoir attirŽ quelques voix (10% des Žlecteurs de Forza ItaliaÉ selon un sondage), il a surtout permis ˆ Berlusconi de se prŽsenter ˆ lĠavance en vainqueur et de traiter avec ses alliŽs en position de force[2]. Pendant son passage au gouvernement, Berlusconi commanda un sondage par jour ˆ Diakron, le prŽsentant comme un observatoire de la vie civile, et confirmant donc son lien Žtroit avec cet institut[3].

 

2. Les mŽtiers du sondage

Le personnel des instituts de sondage se rŽpartit essetiellement en deux grandes catŽgories :

1) La prise de contact rŽussie, payŽe au moins 3 Û

2) LĠentretien, payŽ 6 ˆ 8 Û lĠheure pour un questionnaire fermŽ, 25 ˆ 30 Û lĠheure pour des questions ouvertes. Les enquteurs-piŽtons et les enquteurs tŽlŽphoniques touchent entre 6 et 12 Û/heure.

En outre, les enquteurs sont soumis ˆ des Žcoutes de contre-ma”tres Ç mouchards È pour les empcher de truquer des questionnaires incomplets. Si un sondŽ raccroche, mme au milieu de lĠentretien, lĠenquteur perd en effet sa rŽmunŽration. Ces pratiques sont aujourdĠhui remises en cause par la Cour europŽenne de justice, au motif de la confidentialitŽ de la conversation sondŽ-enquteur. De mme, aprs passage dĠun enquteur en Ç porte ˆ porte È, une personne interrogŽe sur dix est recontactŽe par lĠinstitut afin de vŽrifier quĠelle a bien rŽpondu ˆ lĠenqute. Ainsi, le nom dĠun enqutŽ demeure sur le questionnaire pendant plusieurs Žtapes du traitement, ce qui est illŽgal au vu de la loi Informatique et LibertŽs.

La marge bŽnŽficiaire des instituts se dŽgradant, la prŽcaritŽ du mŽtier dĠenquteur nĠen est que renforcŽe : deux types de contrats existent, le contrat 1 de plus en plus rare dans lequel lĠenqutŽ dispose dĠun clause de conscience lui permettant de refuser une enqute (ce qui diminue dĠautant son salaire), et les contrats 2, prŽcaires et ˆ salaire moindre, qui sĠobtient aprs 50 000 F de salaires bruts obtenus chez un mme institut pendant une annŽe : cela conduit les instituts, qui veulent Žviter la permanence de ces emplois, ˆ cesser leurs commandes auprs dĠun enquteur aprs 45 000 F.

Ces Žconomies nuisent Žgalement ˆ la qualitŽ de lĠenqute elle-mme comme le montre notamment la multiplication des sondages omnibus, qui permettent dĠaugmenter le rendement de lĠentretien en limitant le nombre de prises de contact. Ils regroupent plusieurs questionnaires en un, juxtaposent les questions de plusieurs clients, et mlent ainsi des thmes de faon incohŽrente et dŽconcertante pour le sondŽ, sollicitŽ alternativement comme citoyen et comme consommateur.

 

 

 

 

3. Les services statistiques de lĠEtat

Ils emploient environ 10 000 personnes dont 6 700 ˆ lĠINSEE.

á      LĠInstitut national de la statistique et des Žtudes Žconomiques (INSEE) a pour vocation essentielle la rŽalisation pŽriodique des recensements de la population et lĠanalyse de toutes les donnŽes Žconomiques systŽmatiquement enregistrŽes. Il effectue depuis 1946 des enqutes sur Žchantillon de la population franaise, concernant pare exemple lĠemploi, ou les dŽpenses des mŽnages, etc. Quelques une de ces enqutes contiennent des questions dĠopinion. DĠautres, comme celles portant sur la conjoncture Žconomique, sont de vŽritables sondages sur les Žvaluations des chefs dĠentreprises quant aux perspectives de lĠactivitŽ Žconomique.

 

 

4. Les Renseignements gŽnŽraux

Les anciennes fonctions dĠinformation de la police ont largement ŽvoluŽ vers une activitŽ de saisie de lĠopinion : les RG sont traditionnellement les Ç mŽtŽorologues de lĠopinion È[5]. Pour mener ˆ bien leur mission, les RG disposaient jusquĠen dŽcembre 1997 dĠun institut de sondage dĠune grande fiabilitŽ, lĠOffice Central des Sondages et des Statistiques (OCSS). Ses enquteurs Žtaient des policiers en civil ; il rŽalisait des sondages au rythme moyen dĠun par semaine, et les transmettait au ministre de lĠIntŽrieur. Il lui arrivait Žgalement de sous-traiter des sondages ˆ des instituts privŽs. La question de savoir si ce sont les sondages politiques qui polarisaient lĠŽnergie de lĠOCSS avait ŽtŽ soulevŽe ds 1975[6]. Il est certain que les personnels politiques sortants en usaient ˆ lĠapproche dĠune Žlection. Depuis sa dissolution ordonnŽe par Lionel Jospin, les estimations des RG se fondent sur des simulations de vote effectuŽes dans tous les dŽpartements. Leur outil nĠest donc plus le classique questionnaire (lĠOCSS travaillait sur un Žchantillon national large de 4 000 personnes), mais la capacitŽ ˆ saisir lĠhumeur des villes et des campagnes gr‰ce ˆ des milliers dĠentretiens informels avec de prŽsumŽs Ç relais de lĠopinion È (secrŽtaires de mairie, commerants, notables, etc).

En mars 2002, le ministre de lĠIntŽrieur Daniel Vaillant estimait que les RG nĠont pas ˆ faire de sondages prŽŽlectoraux, tout en ajoutant : Ç Rien nĠempche bien sžr de faire des additions, des moyennes. Les RG ont posŽ des questions pour avoir des sentiments dĠambiance, mais en aucun cas ils ne doivent rŽaliser des sondages ; a, cĠest la vieille pŽriode. È[7]



[1] Laurence Parisot, Le cahier du nouvel Žconomiste, Ç Pour quel sondeur allez-vous voter ? È, nĦ 985, 24 fŽvrier 1995.

[2] Le Sondoscope, mai 1994.

[3] Courrier International, nĦ189, 16 fŽvrier 1994 ; Curzio Maltese, La Stampa, Turin, Ç Le sondage comme prire quotidienne. M. Pilo, sa mre, ma tante et les poulets È.

[4] Georges Perec la dŽcrit dans son roman Les Choses, 1960, Gallimard, Folio.

[5] Jules Moch, ministre de lĠintŽrieur aprs la LibŽration.

[6] Sarrazin, Le Monde, 27 janvier 1975.

[7] Le Monde, 9 mars 2002.